Il sort en rampant de la voiture. Contrairement à ce que les films américains veulent nous faire croire les caisses n’explosent pas même après cinq ou six tours entre le ciel et la terre. Ca aurait pu être dommage de finir calciné. Il parait que quand une voiture prend feu avec son conducteur la graisse du corps portée à très haute température forme une sorte de colle forte en refroidissant. Souvent les pompiers sont obligés de démettre les fixations des sièges pour pouvoir sortir les cadavres sans qu’ils cassent. Pompier, ca doit quand même être un sacré boulot, se dit-il en se relevant. Tu dois voire plus de gens mourir que dans n’importe quel autre job. A part peut-être militaire ou tueur à gage mais ce ne sont pas vraiment des métiers, plus des vocations.

Il regarde la voiture posée sur son toit au milieu d’un champ fraichement labouré. Avec calme, il bouge chacun de ses membres, tous répondent comme avant l’accident. Il constate que son pull est déchiré au niveau de la manche, peut être un bout de verre. C’est con, il aimait bien ce pull car sa femme ne pouvait pas le supporter. Ca faisait bien vingt ans qu’il le trainait, défit textile lancé à la figure de la mode dans nos sociétés.

Il ouvre la portière arrière, en sort son blouson et commençe à revenir vers la route qu’il avait quitté quelques mètres plus tôt en reprenant le fil de sa réflexion. Maintenant que la vie lui avait donné une seconde chance que pouvait-il bien en faire. Pompier ? Militaire ? Tueur à gage ? D’ailleurs, comment devient-on tueur à gage ou même vendeur d’armes ? Y a pas d’école pour ça, ni même de cursus scolaire. C’est comme agent secret, il parait que Philippe de Dieuleveu l’était mais comment passe t’on d’animateur télé à agent secret pour le gouvernement français en Afrique ? Y a un type qui, un jour, se pointe chez vous pour vous donner une enveloppe de craft avec une cassette qui s’autodétruit ? A la hauteur d’imagination d’un employé de bureau comme lui, tout cela paraissait si improbable et pourtant il devait bien exister un moyen.

Enfin, se dit-il, Dieuleveu il était un peu aventurier ; lui, les seules aventures qu’il n’avait jamais vécues avaient été de perdre sa carte bleue en l’oubliant sur une table de restaurant en Tunisie. Mais il était peut être pas trop tard. Il était un sur des millions, est ce qu’on s’inquiéterait vraiment de ne jamais le revoir ? Sa femme serait trop contente de s’en débarrasser, ses enfants le détestaient. Ils lui répétaient assez souvent pour qu’ils se réjouissent de sa disparition. A quarante piges il n’avait même pas de maîtresse et n’avait jamais cherché à faire des infidélités à sa femme. Il avait une vie tranquille et rangée, parfaitement orchestrée et ennuyeuse et pourtant il avait un rôle à jouer.

La vie s’était chargée de le secouer et lui rappeler qu’il devait se bouger. Sinon pourquoi en serait il sortit vivant ? Si vraiment sa place n’avait d’autre utilité que celle qu’il s’était donné jusqu’à maintenant il y serait resté. Mais rien, même pas une égratignure, juste un pull hideux abimé.

Il longea la petite route une partie de la nuit, ne croisa aucune voiture. Il avait son téléphone dans la poche aurait pu appeler mais qui et surtout pourquoi ? Il n’avait rien, pas besoin d’aide il se sentait surtout libre, plus qu’il ne l’avait jamais été, délesté de toutes les contraintes qui pesaient sur ses épaules. Téléphoner pour se faire remettre les chaines qui l’amarraient à la terre ? Jamais ! Cette renaissance marquait la mort de sa vie d’avant et le début d’une nouvelle existence dans laquelle sa place sur terre aurait une signification autre que celle de faire gagner de l’argent à une minorité d’hommes au dépend d'une majorité d'autres.

Arrivé à l’aéroport, il avait loupé son vol depuis des heures, il ne serait à la réunion de demain, il s’en foutait. Il se contenta d’acheter un aller simple pour le premier vol à plus de 8000 kilomètres de son lieu de départ. Quelques minutes plus tard il était dans l’avion avec, pour seuls bagages, un passeport et un pull troué.


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Crédit Photo : Borneo par Vanessa Ngo