Grain de beauté
Par sTraTe, jeudi 7 mai 2009 à 16:20 :: Récits anecdotiques :: #283 :: rss
Quand on gère un hôtel comme le mien il faut savoir se débrouiller. Depuis que je suis ici j’ai appris la plomberie, l’électricité, la peinture et même un peu de serrurerie. Je crois que le jour où je veux me recycler je n’aurai que l’embarras du choix. Et puis, ce n’est de toute façon pas avec les fonds qui me sont accordés par l’Etat que je vais pouvoir engager un artisan, sans compter toute la difficulté à trouver un bon professionnel. Au moins, en m’en occupant moi-même, je connais les moindres recoins de l’installation et je suis capable d’être réactif.
J’ai vu, ce matin, que les gardiens de prisons se plaignent de leurs conditions de travail et de l’état lamentable des prisons. Si eux sont tout en bas de l’échelle des préoccupations publiques il y a encore un sous-sol. Une cave qui ne voit jamais le jour, appareil d’Etat oublié depuis longtemps. Il faut dire que mes locataires longue durée sont encore moins enclins à se plaindre que les prisonniers, pratique.
Notre bâtiment est soigneusement tenu à l’écart du complexe hospitalier. Mon directeur n’a, semble t’il, pas très envie que ses patients sains puissent entendre les cris de mes hôtes. Il faut dire que ça de quoi énerver. Certains sont là depuis tant d’années qu’ils ne savent même plus à quoi peut ressembler un ciel ou un soleil.
C’est d'ailleurs assez étrange, dans le milieu hospitalier, on trouve toujours du personnel pour s’occuper de nos malades. Pour un salaire de misère il y a toujours des gens prêt à laver des vieux impotents, mettre la pommade sur les grands brûlés, s’occuper des défigurés, des handicapés. J’imagine qu’ils se projettent, estiment qu’en travaillant dur ils gagneront le droit au même traitement attentionné quand leur tour viendra.
A l’hôpital, on trouve même des gens pour s’occuper des morts. Ils les maquillent, les habillent et bourrent leurs orifices de coton pour éviter qu’ils ne se vident lors de la présentation à la famille. Leurs cadavres donnent vraiment l’impression qu’ils dorment. L’effet est vraiment réussi, ils font vraiment du bon boulot, surtout quand on sait à quoi ressemble un vrai mort. J’imagine qu’après leurs études en cosmétique ils rêvaient plutôt de maquiller les stars dans les loges des plateaux de cinéma que de débarbouillé des morts. Même si ça peut leur arriver d’avoir une personnalité qui débarque, au niveau conversation, ce n’est pas tout à fait pareil.
Et tout ce petit monde grouille dans la grande machine médicale comme dans une fourmilière mais il y a un endroit où personne ne met jamais les pieds. Personne ? En réalité presque personne. De temps à autres j’ai un stagiaire chargé comme un cycliste des meilleures intentions. En règle générale, ils tiennent deux jours pour les plus forts. Certains tournent les talons au moment de franchir le pas de la porte, j’en ai même un qui a poussé un peu trop loin et qui est devenu, depuis, mon client. Il continue de se prendre pour un sain d’esprit et ne s’est pas encore rendu compte qu’il est passé de l’autre côté de la barrière.
Personnellement, je n’essaye pas de lutter contre. La normalité est juste la forme de folie la plus répandue chez l’homme. Selon le principe de la majorité dictatoriale démocratique ceux qui ne sont pas touchés par la normalité sont catalogués comme fou. On les met chez moi et ils deviennent mes protégés jusqu’à leur mort. Ceux qu’on estime être les plus dangereux pour l’équilibre de notre société, sont abrutis de drogues pour les plonger dans un semi-coma. Se ne sont pourtant pas les plus violents mais ils font peur. Avec eux, on peut avoir une discussion. C’est étrange de parler avec des fous, on utilise les même mots, les mêmes règles de grammaire et de conjugaison mais on ne se comprend pas. Le sens qu’ils donnent à l’amalgame de leurs mots ne revêt pas la même signification que pour nous. La folie est un élément complexe qui nous renvoi à notre propre façon d’aborder la vie.
En vérité, on a simplement mis des noms sur des comportements que des gens très intelligents estiment similaires mais on ne les saisit pas. Parfois, ces comportements viennent à se multiplier. Ils touchent de plus en plus d’être humain au point de devenir normalisables. Ce fut le cas des homos, longtemps considéré comme une maladie, une forme perverse de folie. On a aujourd’hui arrêté de les enfermer au prétexte que leur différence mettait en jeu la sécurité de l’Etat français.
Au sein de l’hôpital, on me surnomme le gardien. Pour mes collègues je n’ai pas d’autre nom, ils m’évitent comme si j’étais contagieux. Le seul que je côtoie régulièrement c’est le psy. N’imaginez pas qu’il vienne pour mes malades, c’est pour moi. Dans sa grande mansuétude, l’Etat offre à ses gardiens d’asile un bilan psychiatrique quotidien. Ca lui permet de garder un œil sur nous, savoir si l’on n’est pas en train de glisser doucement de l’état de personnel médical à celui de malade.
Objectivement, des fous j’en vois plus que mon psy, alors je lui sers la soupe de la parfaite normalité sans me forcer. Parfois, il me tend un piège ou deux selon son état de forme, se sont les meilleurs moments ça me change un peu. En général, je lui sors mon histoire sur les nuages que je modifie légèrement en fonction de l’inspiration du moment, je ne sais pas pourquoi mais je crois qu’il l’aime bien celle là. Ca doit lui rappeler son enfance, peut-être découvrira t’il un jour que je ne fais que lui raconter ma version de l’histoire d’Alice aux pays des merveilles.
Statistiquement, on passe près d’un tiers de sa vie à travailler. Au vu du manque de personnel dans mon domaine d'activité, j’imagine que je suis même dans la moyenne haute. Je dors souvent sur place, quand je ne suis pas là on me remplace par une caméra de surveillance. J’évite de les laisser seuls trop longtemps, mon absence déséquilibre leur univers et les rend nerveux. Imaginez-vous bloqué dans une cellule, seul, sans une fenêtre sur l’extérieur, même si votre gardien est un schizophrène vous finissez par préférer sa compagnie à la solitude. De leur côté je pense que c’est pareil.
Et puis j’ai mes préférés, il m’arrive de discuter avec certains d’entre eux. J’essaye de comprendre le sens caché de leurs phrases. Je leur raconte aussi ce qui se passe dehors quand il y a un évènement important. Leur compagnie m’est aussi étrange qu’agréable. En revanche, je ne leur demande jamais pourquoi ils sont ici, pas de fait, je ne veux pas changer l’image que j’ai d’eux. Outre mon petit stagiaire, j’ai parmi ceux qui semblent les plus normaux un professeur de droit. C’est aussi le plus chargé de mes patients, trois pilules bien lourdes plusieurs fois par jours. Parfois je décale son traitement d’une heure ou deux afin qu’on puisse parler sans qu’il soit shooté. Il est passionnant, une culture sans pareil. Malgré la lobotomie médicamenteuse qu’ils sont en train de lui faire subir il arrive à garder sa vivacité d’esprit.
Je l’imagine bien comme une sorte d’Hannibal Lecter mais c’est peut être juste un salopard de pédophile qui aura trouvé là le moyen d’éviter les sévices qu’on réserve généralement aux criminels de ce genre en prison.
Il s’intéresse à tout, des résultats sportifs, aux artistes en vogue en passant par la politique. Je lui fais régulièrement une petite revue de presse à l’orale. Je n’ai jamais autant lu de journaux que depuis qu’il est arrivé parmi nous. Je me suis abonné au Monde et au Canard dans la même année. Maintenant, j’y aie pris goût et je crois que je commence à me débrouiller pas trop mal en matière de culture. Quitte à rester huit heures par jour dans un endroit sordide autant que ça serve.
Quand il m’arrive de sortir avec les derniers amis qu’il me reste, je ne les sens plus vraiment à l’aise. Et puis il y a toujours la question récurrente, pourquoi ce job ? Au début ça m’a beaucoup travaillé ; qu’est ce qui me plait dans ce job ? Au final je crois qu’il faut juste que quelqu’un le fasse et que ce quelqu’un c’est moi. On a tous un rôle à jouer, le mien est de refourguer des cachetons aux oubliés de notre société. Si je ne le fais pas personne ne viendra prendre ma place. Même l’enfer a son geôlier alors pourquoi pas ici ?
Je suis un homme et je suis le gardien du Temple.
J’ai vu, ce matin, que les gardiens de prisons se plaignent de leurs conditions de travail et de l’état lamentable des prisons. Si eux sont tout en bas de l’échelle des préoccupations publiques il y a encore un sous-sol. Une cave qui ne voit jamais le jour, appareil d’Etat oublié depuis longtemps. Il faut dire que mes locataires longue durée sont encore moins enclins à se plaindre que les prisonniers, pratique.
Notre bâtiment est soigneusement tenu à l’écart du complexe hospitalier. Mon directeur n’a, semble t’il, pas très envie que ses patients sains puissent entendre les cris de mes hôtes. Il faut dire que ça de quoi énerver. Certains sont là depuis tant d’années qu’ils ne savent même plus à quoi peut ressembler un ciel ou un soleil.
C’est d'ailleurs assez étrange, dans le milieu hospitalier, on trouve toujours du personnel pour s’occuper de nos malades. Pour un salaire de misère il y a toujours des gens prêt à laver des vieux impotents, mettre la pommade sur les grands brûlés, s’occuper des défigurés, des handicapés. J’imagine qu’ils se projettent, estiment qu’en travaillant dur ils gagneront le droit au même traitement attentionné quand leur tour viendra.
A l’hôpital, on trouve même des gens pour s’occuper des morts. Ils les maquillent, les habillent et bourrent leurs orifices de coton pour éviter qu’ils ne se vident lors de la présentation à la famille. Leurs cadavres donnent vraiment l’impression qu’ils dorment. L’effet est vraiment réussi, ils font vraiment du bon boulot, surtout quand on sait à quoi ressemble un vrai mort. J’imagine qu’après leurs études en cosmétique ils rêvaient plutôt de maquiller les stars dans les loges des plateaux de cinéma que de débarbouillé des morts. Même si ça peut leur arriver d’avoir une personnalité qui débarque, au niveau conversation, ce n’est pas tout à fait pareil.
Et tout ce petit monde grouille dans la grande machine médicale comme dans une fourmilière mais il y a un endroit où personne ne met jamais les pieds. Personne ? En réalité presque personne. De temps à autres j’ai un stagiaire chargé comme un cycliste des meilleures intentions. En règle générale, ils tiennent deux jours pour les plus forts. Certains tournent les talons au moment de franchir le pas de la porte, j’en ai même un qui a poussé un peu trop loin et qui est devenu, depuis, mon client. Il continue de se prendre pour un sain d’esprit et ne s’est pas encore rendu compte qu’il est passé de l’autre côté de la barrière.
Personnellement, je n’essaye pas de lutter contre. La normalité est juste la forme de folie la plus répandue chez l’homme. Selon le principe de la majorité dictatoriale démocratique ceux qui ne sont pas touchés par la normalité sont catalogués comme fou. On les met chez moi et ils deviennent mes protégés jusqu’à leur mort. Ceux qu’on estime être les plus dangereux pour l’équilibre de notre société, sont abrutis de drogues pour les plonger dans un semi-coma. Se ne sont pourtant pas les plus violents mais ils font peur. Avec eux, on peut avoir une discussion. C’est étrange de parler avec des fous, on utilise les même mots, les mêmes règles de grammaire et de conjugaison mais on ne se comprend pas. Le sens qu’ils donnent à l’amalgame de leurs mots ne revêt pas la même signification que pour nous. La folie est un élément complexe qui nous renvoi à notre propre façon d’aborder la vie.
En vérité, on a simplement mis des noms sur des comportements que des gens très intelligents estiment similaires mais on ne les saisit pas. Parfois, ces comportements viennent à se multiplier. Ils touchent de plus en plus d’être humain au point de devenir normalisables. Ce fut le cas des homos, longtemps considéré comme une maladie, une forme perverse de folie. On a aujourd’hui arrêté de les enfermer au prétexte que leur différence mettait en jeu la sécurité de l’Etat français.
Au sein de l’hôpital, on me surnomme le gardien. Pour mes collègues je n’ai pas d’autre nom, ils m’évitent comme si j’étais contagieux. Le seul que je côtoie régulièrement c’est le psy. N’imaginez pas qu’il vienne pour mes malades, c’est pour moi. Dans sa grande mansuétude, l’Etat offre à ses gardiens d’asile un bilan psychiatrique quotidien. Ca lui permet de garder un œil sur nous, savoir si l’on n’est pas en train de glisser doucement de l’état de personnel médical à celui de malade.
Objectivement, des fous j’en vois plus que mon psy, alors je lui sers la soupe de la parfaite normalité sans me forcer. Parfois, il me tend un piège ou deux selon son état de forme, se sont les meilleurs moments ça me change un peu. En général, je lui sors mon histoire sur les nuages que je modifie légèrement en fonction de l’inspiration du moment, je ne sais pas pourquoi mais je crois qu’il l’aime bien celle là. Ca doit lui rappeler son enfance, peut-être découvrira t’il un jour que je ne fais que lui raconter ma version de l’histoire d’Alice aux pays des merveilles.
Statistiquement, on passe près d’un tiers de sa vie à travailler. Au vu du manque de personnel dans mon domaine d'activité, j’imagine que je suis même dans la moyenne haute. Je dors souvent sur place, quand je ne suis pas là on me remplace par une caméra de surveillance. J’évite de les laisser seuls trop longtemps, mon absence déséquilibre leur univers et les rend nerveux. Imaginez-vous bloqué dans une cellule, seul, sans une fenêtre sur l’extérieur, même si votre gardien est un schizophrène vous finissez par préférer sa compagnie à la solitude. De leur côté je pense que c’est pareil.
Et puis j’ai mes préférés, il m’arrive de discuter avec certains d’entre eux. J’essaye de comprendre le sens caché de leurs phrases. Je leur raconte aussi ce qui se passe dehors quand il y a un évènement important. Leur compagnie m’est aussi étrange qu’agréable. En revanche, je ne leur demande jamais pourquoi ils sont ici, pas de fait, je ne veux pas changer l’image que j’ai d’eux. Outre mon petit stagiaire, j’ai parmi ceux qui semblent les plus normaux un professeur de droit. C’est aussi le plus chargé de mes patients, trois pilules bien lourdes plusieurs fois par jours. Parfois je décale son traitement d’une heure ou deux afin qu’on puisse parler sans qu’il soit shooté. Il est passionnant, une culture sans pareil. Malgré la lobotomie médicamenteuse qu’ils sont en train de lui faire subir il arrive à garder sa vivacité d’esprit.
Je l’imagine bien comme une sorte d’Hannibal Lecter mais c’est peut être juste un salopard de pédophile qui aura trouvé là le moyen d’éviter les sévices qu’on réserve généralement aux criminels de ce genre en prison.
Il s’intéresse à tout, des résultats sportifs, aux artistes en vogue en passant par la politique. Je lui fais régulièrement une petite revue de presse à l’orale. Je n’ai jamais autant lu de journaux que depuis qu’il est arrivé parmi nous. Je me suis abonné au Monde et au Canard dans la même année. Maintenant, j’y aie pris goût et je crois que je commence à me débrouiller pas trop mal en matière de culture. Quitte à rester huit heures par jour dans un endroit sordide autant que ça serve.
Quand il m’arrive de sortir avec les derniers amis qu’il me reste, je ne les sens plus vraiment à l’aise. Et puis il y a toujours la question récurrente, pourquoi ce job ? Au début ça m’a beaucoup travaillé ; qu’est ce qui me plait dans ce job ? Au final je crois qu’il faut juste que quelqu’un le fasse et que ce quelqu’un c’est moi. On a tous un rôle à jouer, le mien est de refourguer des cachetons aux oubliés de notre société. Si je ne le fais pas personne ne viendra prendre ma place. Même l’enfer a son geôlier alors pourquoi pas ici ?
Je suis un homme et je suis le gardien du Temple.



Commentaires
1. Le mardi 9 juin 2009 à 22:23, par boul
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