- Je peux avoir une clope ?

Cela faisait maintenant une heure qu’elle était dans mon bureau et elle n’avait prononcé que cette phrase. Six fois, exactement une fois toutes les dix minutes. Comme les cinq fois précédentes, je ne relevai pas et continuai à travailler sur mon ordinateur. C’était un des trucs qu’on nous avait appris à l’école et surement le seul que j’avais été capable de retenir. En revanche, le but exact de la manœuvre, m’avait échappé depuis longtemps mais je l’utilisais souvent, ça m’aidait à me concentrer.

De diriger un commissariat dans un bled de campagne vous tient à l’abri d’un certain nombre de situations désagréables. Parfois, on a des cas un peu délicats de violences conjugales, cambriolages par des manouches de passages, un peu de résine sur un jeune. Mais, dans l’ensemble, on s’en tire plutôt pas mal. On est certes mal payé mais toujours trop par rapport au boulot qu’on abat réellement. On est obligé de bosser sur du mobilier en fer gris dégueux, on s'y fait, sauf peut-être pour les chaises, elles finissent toujours par avoir raison de votre cul.

Exceptionnellement on tombe sur un cas vraiment pourri. Généralement, ça arrive à trois mois de la retraite, quand on pensait aller se glander pépère, la ligne au bord de l’eau. Mais bon, on a de la bouteille, de quoi prendre du recul par rapport à la situation, des tuiles on a vu d’autres dans sa vie. Enfin ça, c’est quand les choses se déroulent normalement mais depuis ce matin tout tourne de travers.

Ca fait pas encore deux ans que je suis le cul dans le fauteuil du chef que je me retrouve déjà à gérer des conneries pour lesquels je n’ai ni l’expérience ni les épaules.

La fille avait à peu près mon âge, peut-être deux ou trois ans de plus. Sans sa gueule de défoncée et le sang qui lui collait encore au visage, elle aurait surement été jolie. Elle avait de beaux yeux, bleu Viakal aurait sorti mon pote Guillaume et de longs cheveux bouclés sales. On l’avait trouvé marchant vers la place, à moitié couverte de sang. Elle n’avait opposé aucune résistance à son arrestation, portait pourtant le couteau de son crime dans la poche. Quand elle le sortit pour nous le donner, Franck s’est cru à la télé, il s’est jeté sur elle, lui a moitié pété le bras pour la plaquer au sol façon GIGN.

Elle a hurlé de douleur, j’ai poussé Franck, menotté et relevé la fille avant de la mettre dans la voiture. Depuis elle était là, face à moi, à me regarder et à me demander toutes les dix putains de minutes :

- Je peux avoir une clope ?

Je soupirai, je lui accordai un regard. Je ne savais pas trop comment l’aborder c’était mon premier meurtre et peut-être même le dernier.

- Bonjour, lui dis-je, ma grand-mère m’avait toujours conseillé de ne jamais négliger la politesse, je suis l’inspecteur Michel, je vais m’occuper de votre dossier. Je vais commencer par relever votre identité, vous êtes madame… ?

- Perséphone.

Je tiquai sur le nom, lui demandai :

- Vous avez des papiers ?

- Non, enfin si ; mais je me balade pas avec quand je tue des gens.

- Ok ! Donc, on vous arrêté alors que vous veniez de poignarder un homme... Lui dis-je en tapant en même temps sur le clavier de mon ordinateur.

- A la gorge.

- Quoi ? Ne comprenant pas où elle voulait en venir.

- Je l’ai poignardé à la gorge, c’était pour être sûr qu’il ne s’en sorte pas.

- Vous aviez donc l’intention de le tuer ?

- Oui.

- Lui spécifiquement ?

- Oui.

- Mais pourquoi ?

- Et qu’est ce que ça peut vous foutre ? Je l’ai buté, je reconnais le meurtre, je ne nie rien, mettez moi en taule jusqu’au procès.

- Ecoutez, lui dis-je, ce que je vais noter dans cette machine pourra peut être vous sauver au moment de votre fameux procès alors soyez compréhensive, répondez simplement à mes questions et tout se passera bien.

- Vous ressemblez à Columbo… Ne vous méprenez pas, j’adore Columbo. Me dit-elle.

Soit je ne m’étais pas rendu compte à quel point mon attitude transpirait le vieux, soit elle se foutait de ma gueule. J’optais pour la deuxième solution, par amour propre et par facilité.

- Ne jouez pas à ça avec moi. Vous êtes dans les ennuis jusqu’au cou. On parle d’un meurtre là, pas d’un vol à l’étalage. Vous vous rendez compte de ce que ça représente ? Vous venez de tuer un être humain !

- Et quoi ? Ca vous dérange que j’ai pu faire ça sans mobile ? Vous dormiriez mieux si je vous racontais qu’il m’avait fait le cul façon seigneurs des anneaux quand j’étais gamine et que je lui avais fait payer ? Se serait si simple. Non, je ne l’ai pas saigné parce qu’il le méritait mais pour que ma vie ait un sens. Evidement je ne l’ai pas choisi tout à fait au hasard mais ça aurait très bien pu être un autre. Je maîtrise ce monde j’y détruit qui m’y déplait. Un coup de sang ? Une pulsion meurtrière ? Non, simplement le fait que ma vie est aujourd’hui suffisamment apaisée pour que je n’y attache plus d’importance. Vous pouvez bien me foutre ce que vous voulez sur le dos, me taper façon annuaire ou me violer sur le bureau que ça me ferait ni chaud ni froid. Il se pourrait même que j’y prenne un peu de plaisir si vous daigniez vous appliquer un minimum.

J’avalai difficilement ma salive, m’étant trop vite imaginé la scène. Je restai sans voix trop longtemps, elle m’enchaîna de ses mots :

- Je vois que j’ai visé juste, vous sentez cet arrière goût à la fois déplaisant et pourtant si tentant ? Le sexe c’est comme une cigarette, ça donne le cancer de l’esprit et empêche de penser.

Je me levai, mis un coup de pied furieux dans ma chaise qui alla s’achever dans l’armoire en fer avant de lui jeter ma main au travers la tronche. Je m’en voulais d’avoir été aussi faible et, surtout, manipulé.

- Maintenant tu la fermes ou je vais te graver la définition de violences policières sur la gueule, connasse !

La fille plongea ses yeux bleus aciers dans les miens, j’y lu le désespoir et la détermination, la peur et l’envie. Je fis un pas en arrière, elle sourit.

- Vous savez, me dit-elle, le monde continuera sa course quelque soit mon sort. La petite vieille ira demain, comme chaque jour, acheter son pain à la boulangerie d’en face. Au Soudan, des femmes sont fouettées à mort pour avoir osé porter un pantalon. Au moment même où l’on se parle, il y a, quelque part sur cette terre un couple en train de baiser et de diffuser les images sur le net. Ils sont peut-être à deux rues d’ici. Pour tous ceux là, mon meurtre ne signifie rien. J’ai buté un mec, sorti un pion du grand jeu de la vie. Mais, au final, c’était qui ? Vous ne le savez pas, c’était personne, un anonyme parmi tant d’autres. Toutes les vies n’ont pas la même valeur inspecteur Columbo, et la sienne était anecdotique. Vous voulez des remords ? Pour qui, pour quoi ? Il se serait peut-être fait écrasé demain en traversant la rue. Un moment ou un autre il serait mort, sans que personne n’y puisse rien. Autant, dans ces conditions, que je le fasse moi-même. Ce meurtre aura soulagé ma vie sans rien changer à la finalité de la sienne. Je ne vois pas le problème. Alors maintenant, emmenez-moi en cage et filez moi cette putain de clope !

Elle s’était levée, contenant difficilement sa colère froide, seuls ses yeux trahissaient le givre glacial qui bouillonnait en elle. Elle avait raison la gamine. La vie était trop con pour qu’on se la gâche avec nos morales ras de plancher.

Je souris, sortis mon flingue, lui tirais une balle pleine tête et violai ses restes sur mon bureau en fer. La salope n’avait pas mis de culotte.


flinge


PS : Photo de Charles le Brusseler repiquée sans autorisation aucune et trouvée ici.