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Jérémie sortait juste du bar, ses nouveaux amis d’un soir partirent en quête d’un taxi. Lui n’habitait pas très loin, la nuit était fraîche et il sentait que ça lui ferait du bien de marcher un peu. Le dernier métro était passé depuis longtemps et il n’avait aucune envie de se faire brasser avec tous ces gens bourrés qui essayaient de rentrer chez eux, dont lui-même faisait parti.

Il aimait se promener la nuit, la ville était enfin calme, endormie sous son manteau d’ombre. Il leva la tête, ici les étoiles étaient remplacées par les lampadaires. La lumière synthétique dessinait ses cercles de lumière trop blanche sur les trottoirs de la ville.

Tout en marchant il s’interrogea sur le sens de cette abondance de néons, d’enseignes et de panneaux publicitaires rétro-éclairés dont personne ne profitait à cette heure si tardive. Lui, certes, les voyait, mais dans un élan de réalisme, reconnu lui-même qu’il ne s’en souviendrait sûrement pas, trop d’alcool, trop d’abus. Ne pas se souvenir était le signe d’une bonne soirée, c’est ce qu’il appelait son trou noir du samedi soir. Le dimanche lui réservait généralement un certain nombre de surprises, un numéro de téléphone griffonné sur un bout de papier, un trousseau de clef qui ne lui appartenait pas ou, dans les meilleurs cas, une chambre et une fille inconnue nue à ses côtés.

Les premières fois avaient été surprenantes et même source d’angoisses. Lui qui était un timide compulsif avait réussi à lever et débaucher une fille dans la même soirée. En lui se cachait une autre personnalité, un charmeur désinhibé, un peu macho, du genre qui plaît aux filles. Il aurait aimé le rencontrer, en réalité il aurait aimé être lui.

Dans sa vie normale personne ne le remarquait, il avait bien quelques amis qui, sans violence contre sa nature, seraient restés de simples connaissances. En revanche, son autre lui, tout le monde le connaissait. Dans les bars de sa ville on le saluait, on le reconnaissait, le respectait. Certains lui racontaient des histoires étranges sur les stars qu’il côtoyait. Il avait, paraît-il, passé une soirée à refaire tous les dialogues de Fight Club avec Beigbeder, comme une étrange évidence il s’était glissé dans la peau de Tyler Durden. Lui qui n’avait pourtant rien d’un Brad Pitt avait mystifié l’assemblée de spectateurs involontaires qui ne perdaient jamais une occasion de se venter d’y avoir assisté.

Détail étrange, sobre, il ne se rappelait même pas de la dernière fois qu’il avait vu ce film.

Alors qu’il marchait, Jérémie estima qu’il n’était pas encore trop tard, il bifurqua à droite. Descendit la rue jusqu’au boulevard. Il marcha encore une dizaine de minutes. Quand il arriva il y avait encore foule, les gens attendaient dans le froid. En le voyant arriver, le videur, un gros black stéréotypé, lui fit signe d’approcher. Jérémie fixa ses baskets, évitant, en remontant la file, de croiser le regard des envieux qui ne manqueraient pas de le détester.

En passant la porte, le videur lui tapa dans le dos et lui glissa discrètement un merci pour ce qu’il avait fait pour sa sœur. Sa sœur ? Qu’est ce qu’il avait pu bien faire pour elle ? En général, quand ce genre de type te parle de sa sœur, c’est pour te plier façon sac de voyages, et lui le remerciait. Jérémie esquissa un timide sourire complice sans essayer d’en savoir plus et se glissa dans le petit hall surchauffé.

A l’intérieur, la musique sourde résonnait en bas d’un escalier surchargé. Jérémie se faufila entre ces gens qu’il ne connaissait pas. Une fille blonde en robe pailleté chuchota quelque chose à son amie-clone brune en le voyant arriver. Sans pouvoir se contrôler, Jérémie se sentit rougir, il se détestait. Il fouilla dans sa poche en sortit une cigarette qu’il se cala au coin des lèvres. Ca lui donnait de la consistance, une sorte d’assurance cool véhiculée dans la conscience collective par l’image du cowboy solitaire dont Marlboro s’était emparé à son plus grand profit.

Il continua sa descente faisant celui qui n’avait pas remarqué les deux clones qui le détaillaient comme des lionnes regardent un zèbre. Il traversa la piste de danse surchargée, se dirigea vers le bar, glissa entre deux dos un bras dans une demi-place pour accéder au comptoir. La fille sembla le reconnaître, lui sourit et sortit une bouteille à peine entamée et deux verres qu’elle posa devant Jérémie avant d’aller servir une nouvelle commande.

Ca arrivait, quand son double achetait des bouteilles, les barmen lui mettaient de coté jusqu’à sa prochaine descente. Il se versa un premier verre qu’il vida d’un trait avant de s’en servir un autre. L’alcool lui brûlait l’œsophage comme un poison qui tuait à petit feu sa personnalité insignifiante pour donner vie à son autre lui.

Mourir était toujours désagréable mais renaître n’avait pas son égal. Il se sentait plus fort, il vida un nouveau verre, écrasa sa cigarette. Les filles de l’escalier entrèrent dans la salle, il demanda un troisième verre, prit sa bouteille et ses verres en direction des filles. Il était à nouveau le lion.


Crédit Photo : Photo de PurpleMattFish repiquée sans autorisation aucune et trouvée ici.