Anne
Par sTraTe, vendredi 16 octobre 2009 à 14:18 :: Récits anecdotiques :: #292 :: rss
En amphi, je dors. Je commence à écrire, je pose la tête sur mon bras et mon stylo prend vie. Le début d’un L se transforme en arabesques harmonieuses parcourant la feuille blanche de son trait de couleur. Quelques gouttes d’encre s’étalant sur ma page blanche, la réalité s’effiloche en nuage cotonneux d’une fin de nuit apaisante.
A coté de moi, la plume d’Anne gratte frénétiquement la table au rythme des paroles du prof et de mes rêves. Elle veille sur moi, la sentir si proche me rassure tellement. On ne se connaît que depuis peu, un an, même pas, mais je crois qu’on s’apprécie comme si l’on avait passé notre vie ensemble.
On fonctionne en binôme, elle travaille et va aux cours et moi je fais le reste. Je sors, je profite de mon statut d’étudiant, je relis et photocopie ses notes et lui prépare ses fiches de révision. On se complète assez bien, pour apprendre elle a besoin d’entendre et écrire. Pour apprendre j’ai besoin de lire et synthétiser, alors pendant les cours, je dors.
De temps en temps, le soir, elle m’appelle de la cabine téléphonique en bas de chez elle pour me dire qu’elle ne pourra pas venir le lendemain. Elle me dit que je n’ai pas intérêt à m’endormir et surtout que je dois écrire gros pour qu’elle puisse me déchiffrer. Je ne suis pas vraiment en position pour discuter et, quand bien même, Anne n’est pas le genre de fille à qui l’on dit non. Elle sait ne pas laisser le choix, je ne lui demande pas de se justifier, elle aime ça, on raccroche.
Mais ce soir, je sais qu’elle est avec David. Je ne peux décemment pas lui en vouloir, David c’est son mec. Je ne l’ai jamais vu et c’est bien comme ça, elle préserve les moments qu’on passe tous les deux. David c’est le week-end et les vacances, moi la semaine et les cours. C’est ainsi, l’ordre immuable des choses. Je n’éprouve aucune jalousie, il était là avant moi et sera sûrement encore là après. David représente la sécurité d’un amour conventionnel, moi je ne suis que le grain de folie de sa vie rangée. J’évite d’y penser, c’est sa vie privée, en tout cas celle dont je ne fais pas parti.
Notre relation est unique, nous voguons dans l’ambiguïté des relations faussement amicales entre homme et femme. Sous prétexte d’amitié nous partageons autant et peut-être même plus qu’un couple. Désengagé des contraintes sentimentales et sexuelles nous vivons au rythme des jours, des cours et des sorties. J’aime ces moments privilégiés que nous partageons, les séances improductives à la bibliothèque, nos crises de rire, sa façon de poser sa tête sur mon épaule quand elle est fatiguée, ces deux paquets de cigarettes que j’achète en pensant à notre café de 10h.
Les autres n’avaient pas leur place dans notre binôme mais ils se sont immiscés. Par leurs allusions, au détour d’une petite phrase anodine, ils ont frappés aux portes de ma conscience. A peine quelques mots suffirent à faire éclater un soleil dans la pénombre de ma raison.
- Elle est vraiment pas mal ta nouvelle copine.
- Qui ça ? Répondis-je en portant mon café à mes lèvres.
- Ben elle là, me dit mon ami en pointant du doigt la fille dont il parlait.
- Anne ? Répondis-je choqué en essayant de ne pas m’étouffer avec le café.
- Vous êtes bien ensemble ? Non ? En tout cas elle carrément mignonne, je comprends qu’elle te plaise.
De ce jour, j’ai vu Anne d’un œil neuf, c’est vrai que c’était vraiment une jolie fille. Elle était si naturelle, un joyau brut aux yeux bleus d’une profondeur à s’y noyer. Je ne l’avais encore jamais vu comme une femme, elle n’avait jamais joué les séductrices et nos rapports s’étaient construits sur d’autres bases, plus solides, plus fondamentales.
Aux yeux de tous nous étions devenus un couple, notre relation avait volé en éclat, rattrapée par la normalité froide et radicale d’un échange physique et spirituel que nous avions si soigneusement occulté pendant des mois.
Anne ne posa bientôt plus la tête sur mon épaule, je n’achetais plus qu’un paquet de clopes. Au nom de cette saloperie d’apparence, nous avons creusé ce fossé que la norme nous impose entre individus de sexe différent.
Tout allait pourtant si bien.
Tout était pourtant si naturel.
Avant.
Crédit Photo : Photo de Tomás Rotger repiquée sans autorisation aucune et trouvée ici.



Commentaires
1. Le vendredi 16 octobre 2009 à 15:05, par Bunch
2. Le vendredi 16 octobre 2009 à 21:19, par Akantor
3. Le jeudi 29 octobre 2009 à 21:30, par boul
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