On aura l'hiver avant les autres est un concentré d'imaginaire présenté sous forme d'expression littéraire. Vous y trouverez mes coups de coeur et mes projets d'écriture.
Tout le visuel a été réalisé par stArk, merci pour tout et bien plus encore.
"Les Carnets de Guillaume B." regroupent les textes d'un ami également rédacteur talentueux de ce blog.
Partir, quitter sa vie, une bonne fois pour toute claquer cette porte devenue trop lourde. Se retrouver seul dans ce couloir recouvert de moquette murale marron, excentricité d’un passé pas si lointain. Je m’engouffre dans la cage d’escalier, j’essaye de ne pas céder à la précipitation. Je n’ai jamais été doué pour partir sans dégât, j’ai le talent d’un écorcheur. Je laisse trainer ma griffe sur la peau tendre de la bonne conscience la transformant inévitablement en plaie purulente.
Il faut que je te parle.
Je sors de l’immeuble, il fait nuit, je fouille dans ma poche, me pose une cigarette au coin des lèvres. Je ne tremble pas, mes gestes sont étonnement clairs et précis pendant que le chaos se déchaine encore dans mon esprit.
Je crois qu’on devrait en rester là.
Je me dirige vers la station de RER de Nanterre, cette ville de banlieue que je déteste, traverse les esplanades entre ces immeubles impersonnels. Dehors il n’y a personne, la ville dort et je marche, quittant les lieux de mon crime sentimental sans un regard en arrière.
C’est mieux comme ça.
Je ne suis pas prêt, je ne suis pas un homme de projet, vouloir prévoir l’avenir me terrifie. Je ne veux pas encore tirer un trait sur mes rêves, s’engager c’est fermer des portes. J’ai besoin d’être libre et croire que tout peut encore changer, casser le schéma du déterminisme qui pend au bout de mon être. Détruire pour mieux construire. Vivre seul, se prouver que l’on peut. Je n’ai pas confiance en moi, je dois encore apprendre.
Pourquoi ?
Je descends dans l’immense station souterraine presque déserte à cette heure. Je monte dans l’un des derniers trains, regarde mon téléphone portable. Je suis presque déçu qu’elle n’ait pas essayé d’appeler. J’essaye de calmer la tempête qui bouillonne en moi, peine perdue. Je suis mal à l’aise. Je n’ai jamais supporté de faire mal, j’ai besoin qu’on m’aime surtout quand je me comporte comme un monstre.
Je m'en vais.
Je ne sais même pas où je vais passer la nuit et, honnêtement, je m’en fous. Je ne sais pas si je dois retrouver mes amis, ma famille, rester seul, parler ou non. Je suis là, petit organisme vivant, insignifiant à l’échelle de l’humanité. Je voudrai juste être quelqu’un, sortir de cet anonymat terne de ma vie simple.
Ne pars pas.
De l’Orgueil, j’ai gâché mon histoire pour mon ego. Je n’ai plus rien, plus d’attache, au pied du mur c’est là où je me sens le mieux. J’ai toujours vécu au bord du gouffre, m’en éloigner m’étouffe donc tant que ça ?
S’il te plait.
Le cri strident des rails résonnent dans les tunnels sombres. Je suis malade, j’aime la douleur, le chaos, le bruit m’apaise. Station Etoile, je descends, j’avais envie de voir les Champs, une dernière fois, l’arc illuminé en gardien de la plus belle avenue du monde. Il a traversé les années, vu les révolutions, les joies et les peines. Il est toujours là, immuable, insensible à nos petites vies sans importance.
J’ai besoin de toi.
La page est tournée, ma vie a pris un nouvel élan, je dois le suivre, partir avec lui, il ne sert plus à rien de résister. Lâcher prise, la vie, l’amour, le temps, un cycle en chasse un autre. Il n’y a pas de bonheur sans douleur.
Reste ! S’il te plait, reste !
C’est terminé, je reviendrai, je le sais. Je ne serai plus le même, j’aurai vécu de nouvelles histoires, ma vie prendra encore de nombreux chemins mais Paris sera encore et toujours. Pilier incontournable de mon existence, cette ville est mon phare, seul point de repère de l’obscurité qui entoure dorénavant mon avenir.
J’aime le roulis mélancolique des trains, inconsciemment, il me rappelle surement quand j’étais petit garçon. Un souvenir d’enfance bien enfoui, quelque chose de chaud, d’agréable et de confortable. Je m’y sens bien surtout quand je suis seul. Je ne connais aucun moyen de transport plus agréable que ces vieux TER aux sièges énormes et aux wagons quasi vides. Etre étudiant m’offre le luxe du temps, je n’ai pas de contraintes horaires aucune responsabilité. Un livre, un peu de soleil, et le paysage qui défile au rythme lent des bruits réguliers du rail.
Le voyage va être long, je m’allonge sur ma banquette le dos appuyé à la vitre. J’essaye de me concentrer sur mon livre mais mon esprit est ailleurs. Je tourne les pages de manière machinale comme pour me tromper moi-même. Je suis dans ma bulle le soleil me chauffe le dos et mes pensées commencent à se mêler à mes rêves. J’emprunte un chemin sans logique, les choses se meuvent selon leur propre volonté. J’aime ces moments entre conscience et onirisme dans lesquels on ne sait ce qui tient du songe ou de la réalité. Je marche sur le rebord du ciel, un ange passe. Elle a le visage doux de celles qu’on admire.
Elle me regarde assise sur la banquette de l’autre côté du couloir, elle sourie. J’aime les sourires de filles, elles ont su garder ce côté espiègle de l’enfance. Les yeux qui pétillent et la tête inclinée. Quelque chose de naturel se dégage d’elle, un mélange de force et de mystère. Mon ange se lève, approche son visage du mien, ses cheveux tombent en cascade de ses épaules et me frôlent. Son odeur m’envoute, je m’éloigne de mon bord de ciel pour la regarder.
J’ouvre les yeux la fixe longuement, elle continue à me sourire sans ciller.
- Tu es mignon quand tu dors.
- Heu… Merci, on se connaît ? Lui demandai-je.
- Oui, je crois.
Je la regarde plus attentivement, essaye de remettre de l’ordre dans mes idées en chassant les dernières brumes de mon réveil. Elle est jolie mais je n’arrive à en retrouver le souvenir.
- Tu ne vois pas qui je suis, me dit-elle ?
- Je suis vraiment désolé, lui répondis-je.
- Ce n’est pas grave, dit-elle en s’asseyant à côté de moi. Tu n’as qu’à essayer de deviner et puis on n’est pas arrivé tout de suite, on a le temps.
Je fronce les sourcils, je crois qu’elle me drague. C’est une sensation agréable que de plaire. Je n’ai pas vraiment l’habitude mais j’aime ça. Tous les deux, seuls dans notre wagon traversant une partie de la France, nous parlons. Je lui raconte ma vie, ce que j’aime, elle me parle de ses études, de l’amour qu’elle porte à l’art. Entre nos mots s’écoule le temps. Je ne cherche pas à savoir qui elle est, j’aime cette idée, un ange sans prénom à mes côtés.
Je ne crois pas à son histoire de rencontre mais je la laisse me mentir jouant la crédulité de l’inconscient. Les kilomètres défilent nous partageons ma petite bouteille de soda. Elle pose ses lèvres sur le goulot, je frissonne mon esprit s’enflamme. J’ai l’impression que nous nous connaissons depuis toujours. Une confiance s’est instaurée, simple, franche, elle me plait. Je ne connais même pas son prénom et j’ai envi de l’embrasser, là, maintenant, dans ce train vide.
Je passe ma main dans ses cheveux, elle ne dit rien. Le train s’arrête, ce n’est pas ma gare. Le contact de sa peau m’enivre. Mon cœur s’emballe, il cogne si fort que j’ai l’impression qu’elle va l’entendre.
- Tu ne m’as pas cru ? Me demanda-t-elle soudain.
- De quoi tu parles ?
- Que je te connaissais.
J’hésite une seconde, décide de lui dire la vérité.
- Non, mais je passe vraiment un bon moment en ta compagnie. Si on s’était connu je m’en serai souvenu.
- Tu n’as pas changé, me dit-elle.
- Tu persistes à dire qu’on se connaît ?
- C’est ma gare je descends ici, dit-elle avec sérieux. Peut être qu’on se recroisa dans un autre train ? Une autre vie ?
- Mais je ne connais même pas ton nom !
Elle se pencha une dernière fois sur moi et posa ses lèvres sur les miennes dans un baisé furtif, presque volé.
- C’est peut être mieux ainsi, Antoine. Continue de rendre les gens heureux comme tu l’as fait avec moi.
Le signal du départ se met à retentir, elle part en courant vers la sortie. Je la suis, la porte se ferme derrière elle. Enfermé, je la regarde au travers la vitre sale du wagon, elle me fait un dernier geste d’adieu avec ce même sourire envoutant que lors de notre rencontre. Le train démarre, un regard, peut-être une larme, et la distance s’impose dans toute sa fatalité.
Je retournai à ma place, tiraillé entre l’effondrement et le bonheur de cette rencontre inachevée. J’y trouvais, à coté de la bouteille de soda, un bout de papier chiffonné sur ma tablelle. Je le pris, intrigué de ne pas l’avoir remarqué plus tôt, et le lit.
Ses mots me firent l’effet d’une gifle. Je dus me mordre la lèvre pour ne pas me laisser déborder par l’émotion de ces quelques mots couchés à la hâte sur le papier. Je me souvenais, enfin, trop tard, qui elle était.
« On n’oublie jamais un premier amour, fut-il à sens unique. »
Crédit Photo : Photo de Pensiero repiquée sans autorisation aucune et trouvée ici.
En amphi, je dors. Je commence à écrire, je pose la tête sur mon bras et mon stylo prend vie. Le début d’un L se transforme en arabesques harmonieuses parcourant la feuille blanche de son trait de couleur. Quelques gouttes d’encre s’étalant sur ma page blanche, la réalité s’effiloche en nuage cotonneux d’une fin de nuit apaisante.
A coté de moi, la plume d’Anne gratte frénétiquement la table au rythme des paroles du prof et de mes rêves. Elle veille sur moi, la sentir si proche me rassure tellement. On ne se connaît que depuis peu, un an, même pas, mais je crois qu’on s’apprécie comme si l’on avait passé notre vie ensemble.
On fonctionne en binôme, elle travaille et va aux cours et moi je fais le reste. Je sors, je profite de mon statut d’étudiant, je relis et photocopie ses notes et lui prépare ses fiches de révision. On se complète assez bien, pour apprendre elle a besoin d’entendre et écrire. Pour apprendre j’ai besoin de lire et synthétiser, alors pendant les cours, je dors.
De temps en temps, le soir, elle m’appelle de la cabine téléphonique en bas de chez elle pour me dire qu’elle ne pourra pas venir le lendemain. Elle me dit que je n’ai pas intérêt à m’endormir et surtout que je dois écrire gros pour qu’elle puisse me déchiffrer. Je ne suis pas vraiment en position pour discuter et, quand bien même, Anne n’est pas le genre de fille à qui l’on dit non. Elle sait ne pas laisser le choix, je ne lui demande pas de se justifier, elle aime ça, on raccroche.
Mais ce soir, je sais qu’elle est avec David. Je ne peux décemment pas lui en vouloir, David c’est son mec. Je ne l’ai jamais vu et c’est bien comme ça, elle préserve les moments qu’on passe tous les deux. David c’est le week-end et les vacances, moi la semaine et les cours. C’est ainsi, l’ordre immuable des choses. Je n’éprouve aucune jalousie, il était là avant moi et sera sûrement encore là après. David représente la sécurité d’un amour conventionnel, moi je ne suis que le grain de folie de sa vie rangée. J’évite d’y penser, c’est sa vie privée, en tout cas celle dont je ne fais pas parti.
Notre relation est unique, nous voguons dans l’ambiguïté des relations faussement amicales entre homme et femme. Sous prétexte d’amitié nous partageons autant et peut-être même plus qu’un couple. Désengagé des contraintes sentimentales et sexuelles nous vivons au rythme des jours, des cours et des sorties. J’aime ces moments privilégiés que nous partageons, les séances improductives à la bibliothèque, nos crises de rire, sa façon de poser sa tête sur mon épaule quand elle est fatiguée, ces deux paquets de cigarettes que j’achète en pensant à notre café de 10h.
Les autres n’avaient pas leur place dans notre binôme mais ils se sont immiscés. Par leurs allusions, au détour d’une petite phrase anodine, ils ont frappés aux portes de ma conscience. A peine quelques mots suffirent à faire éclater un soleil dans la pénombre de ma raison.
- Elle est vraiment pas mal ta nouvelle copine.
- Qui ça ? Répondis-je en portant mon café à mes lèvres.
- Ben elle là, me dit mon ami en pointant du doigt la fille dont il parlait.
- Anne ? Répondis-je choqué en essayant de ne pas m’étouffer avec le café.
- Vous êtes bien ensemble ? Non ? En tout cas elle carrément mignonne, je comprends qu’elle te plaise.
De ce jour, j’ai vu Anne d’un œil neuf, c’est vrai que c’était vraiment une jolie fille. Elle était si naturelle, un joyau brut aux yeux bleus d’une profondeur à s’y noyer. Je ne l’avais encore jamais vu comme une femme, elle n’avait jamais joué les séductrices et nos rapports s’étaient construits sur d’autres bases, plus solides, plus fondamentales.
Aux yeux de tous nous étions devenus un couple, notre relation avait volé en éclat, rattrapée par la normalité froide et radicale d’un échange physique et spirituel que nous avions si soigneusement occulté pendant des mois.
Anne ne posa bientôt plus la tête sur mon épaule, je n’achetais plus qu’un paquet de clopes. Au nom de cette saloperie d’apparence, nous avons creusé ce fossé que la norme nous impose entre individus de sexe différent.
Tout allait pourtant si bien.
Tout était pourtant si naturel.
Avant.
Crédit Photo : Photo de Tomás Rotger repiquée sans autorisation aucune et trouvée ici.
Je n’ai jamais appris à pleurer. Je marche dans la rue au milieu de ces inconnues. Je pars, m’enfuies sans but, le temps coule comme du goudron et m’enlise. Je voudrais mourir, disparaître à jamais que rien n’existe, que plus rien ne soit. A quoi rime cette vie ? Un amas de particules perdu au milieu de l’univers. Même cette bonne vieille terre n’est rien, un grain de sable d’une plage sans fin.
Il commence à pleuvoir, c’est un beau sale temps, je continue, j’avance tout droit attendant le mur qui n’arrive pas. Mourir foudroyé, j'ai déjà l'esprit grillé, il ne me reste que ce corps que je déteste à détruire.
Je suis mal. Seul ou avec mes amis, debout, assis, je suis mal. Couché c’est pire encore, je ne dors pas je regarde le plafond, le détaille, j’en connais ses moindres fissures. C’était moi qui l’avait repeint, ça me semble pourtant pas si lointain.
Mais les plafonds, les rues, la pluie, les planètes et l’univers ça me fout en l’air et bouillonnent dans le fond de mon chagrin. Les épreuves, la vie aussi. Mon cerveau en étoffe décousue. Je tire sur le fil, ça ne casse pas, le tissu disparaît en un fil unique qui tombe sur le sol en un petit monticule chaotique. Je veux hurler, ça ne sert à rien, me résigne, encore. J’ai peur, putain que j’ai peur. Je tremble, tombe à genoux, ça déborde ; enfin, je pleure.
Jérémie sortait juste du bar, ses nouveaux amis d’un soir partirent en quête d’un taxi. Lui n’habitait pas très loin, la nuit était fraîche et il sentait que ça lui ferait du bien de marcher un peu. Le dernier métro était passé depuis longtemps et il n’avait aucune envie de se faire brasser avec tous ces gens bourrés qui essayaient de rentrer chez eux, dont lui-même faisait parti.
Il aimait se promener la nuit, la ville était enfin calme, endormie sous son manteau d’ombre. Il leva la tête, ici les étoiles étaient remplacées par les lampadaires. La lumière synthétique dessinait ses cercles de lumière trop blanche sur les trottoirs de la ville.
Tout en marchant il s’interrogea sur le sens de cette abondance de néons, d’enseignes et de panneaux publicitaires rétro-éclairés dont personne ne profitait à cette heure si tardive. Lui, certes, les voyait, mais dans un élan de réalisme, reconnu lui-même qu’il ne s’en souviendrait sûrement pas, trop d’alcool, trop d’abus.
Ne pas se souvenir était le signe d’une bonne soirée, c’est ce qu’il appelait son trou noir du samedi soir. Le dimanche lui réservait généralement un certain nombre de surprises, un numéro de téléphone griffonné sur un bout de papier, un trousseau de clef qui ne lui appartenait pas ou, dans les meilleurs cas, une chambre et une fille inconnue nue à ses côtés.
Les premières fois avaient été surprenantes et même source d’angoisses. Lui qui était un timide compulsif avait réussi à lever et débaucher une fille dans la même soirée. En lui se cachait une autre personnalité, un charmeur désinhibé, un peu macho, du genre qui plaît aux filles. Il aurait aimé le rencontrer, en réalité il aurait aimé être lui.
Dans sa vie normale personne ne le remarquait, il avait bien quelques amis qui, sans violence contre sa nature, seraient restés de simples connaissances. En revanche, son autre lui, tout le monde le connaissait. Dans les bars de sa ville on le saluait, on le reconnaissait, le respectait. Certains lui racontaient des histoires étranges sur les stars qu’il côtoyait. Il avait, paraît-il, passé une soirée à refaire tous les dialogues de Fight Club avec Beigbeder, comme une étrange évidence il s’était glissé dans la peau de Tyler Durden. Lui qui n’avait pourtant rien d’un Brad Pitt avait mystifié l’assemblée de spectateurs involontaires qui ne perdaient jamais une occasion de se venter d’y avoir assisté.
Détail étrange, sobre, il ne se rappelait même pas de la dernière fois qu’il avait vu ce film.
Alors qu’il marchait, Jérémie estima qu’il n’était pas encore trop tard, il bifurqua à droite. Descendit la rue jusqu’au boulevard. Il marcha encore une dizaine de minutes. Quand il arriva il y avait encore foule, les gens attendaient dans le froid. En le voyant arriver, le videur, un gros black stéréotypé, lui fit signe d’approcher. Jérémie fixa ses baskets, évitant, en remontant la file, de croiser le regard des envieux qui ne manqueraient pas de le détester.
En passant la porte, le videur lui tapa dans le dos et lui glissa discrètement un merci pour ce qu’il avait fait pour sa sœur. Sa sœur ? Qu’est ce qu’il avait pu bien faire pour elle ? En général, quand ce genre de type te parle de sa sœur, c’est pour te plier façon sac de voyages, et lui le remerciait. Jérémie esquissa un timide sourire complice sans essayer d’en savoir plus et se glissa dans le petit hall surchauffé.
A l’intérieur, la musique sourde résonnait en bas d’un escalier surchargé. Jérémie se faufila entre ces gens qu’il ne connaissait pas. Une fille blonde en robe pailleté chuchota quelque chose à son amie-clone brune en le voyant arriver. Sans pouvoir se contrôler, Jérémie se sentit rougir, il se détestait. Il fouilla dans sa poche en sortit une cigarette qu’il se cala au coin des lèvres. Ca lui donnait de la consistance, une sorte d’assurance cool véhiculée dans la conscience collective par l’image du cowboy solitaire dont Marlboro s’était emparé à son plus grand profit.
Il continua sa descente faisant celui qui n’avait pas remarqué les deux clones qui le détaillaient comme des lionnes regardent un zèbre. Il traversa la piste de danse surchargée, se dirigea vers le bar, glissa entre deux dos un bras dans une demi-place pour accéder au comptoir. La fille sembla le reconnaître, lui sourit et sortit une bouteille à peine entamée et deux verres qu’elle posa devant Jérémie avant d’aller servir une nouvelle commande.
Ca arrivait, quand son double achetait des bouteilles, les barmen lui mettaient de coté jusqu’à sa prochaine descente. Il se versa un premier verre qu’il vida d’un trait avant de s’en servir un autre. L’alcool lui brûlait l’œsophage comme un poison qui tuait à petit feu sa personnalité insignifiante pour donner vie à son autre lui.
Mourir était toujours désagréable mais renaître n’avait pas son égal. Il se sentait plus fort, il vida un nouveau verre, écrasa sa cigarette. Les filles de l’escalier entrèrent dans la salle, il demanda un troisième verre, prit sa bouteille et ses verres en direction des filles. Il était à nouveau le lion.
Crédit Photo : Photo de PurpleMattFish repiquée sans autorisation aucune et trouvée ici.
Comme cette image le signale ce texte est strictement interdit au moins de dix huit ans car fait référence à des pratiques et un langage que Houellebecq ne pourrait pas renier. Il est, aussi "la suite" d'une histoire écrite et imaginée par Perséphone Ioudgine (avec son aimable permission) intitulée saigner le passé que je vous invite à lire au préalable. J'ai essayé de garder le même état d'esprit qu'elle pour coller au maximum à son univers.
Le texte étant assez long et comportant deux parties distinctes j'ai décidé de le diviser en deux billets. Vous trouverez la partie 2 ci-dessous ou en cliquant sur le lien suivant.
Les mois de juillet à Paris sont un peu comme un kebab sans mouton, on garde l’odeur mais le goût n’est pas le même. Les parisiens sont partis polluer de leur présence les bords de mer surchargés recréant le schéma de leur promiscuité d’immeuble dans les campings de la côte d’azur.
Pour les touristes, comme pour ceux qui restent, l’été est une période calme et presque agréable dans la capitale française. On a même pensé aux plus attachés au béton de leur cité, ils peuvent encore participer aux grands rassemblements organisés sur les bords de Seine afin de retrouver, l’espace d’un moment, l’illusion de la densité perdue.
C’était donc un jour, presque, comme les autres à Paris. Il faisait mi-gris mi-pas-beau, la capitale avait été vidée de ses habitants et s’apprêtait à en perdre deux de plus. Marc et Judith s’étaient, comme tous les ans, inutilement dépêchés pour avoir leur train qui allait les emmener sur les lieux de leur villégiature bien méritée.
Tous les ans, depuis qu’ils se fréquentaient, ils s’appliquaient le même rituel. Départ le quatorze juillet, retour au quinze août, un mois de bonheur loin des petits traquas de leur vie ! Quatre semaines de quiétude pour tenter d’oublier leur boulot leurs collègues, surtout Jocelyne qui croit tout savoir, leur patron et leurs clients.
Marc était laborantin. Personne ne savait exactement ce que ça signifiait et lui-même avait parfois des doutes quand à la définition de sa profession. Il expliquait, à qui était suffisamment bien élevé pour vouloir s’en soucier, qu’il avait préféré le confort des amphis de bio à ceux de pharma et que, dans ces conditions, laborantin était le seul débouché de ceux qui n’avait pas voulu ou pu, être prof. Au gré des opportunités il avait fini par travailler pour un grand groupe pharmaceutique dont le sens de l’éthique était inversement proportionnel aux bénéfices engendrés par toutes les saloperies bactériologiques que la terre avait pu créer.
Il avait rencontré Judith autour de la machine à café. Il n’avait pas misé sur la marque, son prénom étant d’un naturel tue l’amour, elle avait dû se montrer un peu entreprenante pour qu’il se décide à passer à l’attaque. Il faut dire qu’avec sa tronche de monsieur tout le monde, il n’avait pas facilement la possibilité de faire le difficile.
Sans compter qu’un homme seul, normalement constitué, et encouragé par des mois d’abstinence ne rejette pas l’appel de la nature quand celui-ci se fait entendre. Il avait donc saisi sa chance et Judith par la même occasion au cours d’un apéro bien arrosé.
Aujourd’hui, quand elle se baladait nue devant lui à la recherche d’une culotte propre, il repensait à ses années de collège au cours desquels il en avait si souvent rêvé. Au final, en devenant adulte, rien n’avait vraiment changé par rapport à ses années d’adolescence. Le cendrier devant la porte de l’entreprise avait remplacé la cours d’école et les chefs de service les professeurs d’école mais on y draguait toujours de la même façon. La seule chose que les hommes avait gagné, et non des moindres, était la décomplexions des femmes pour le sexe. Ce qui, en termes de drague, signifiait, presque toujours, qu’une femme volontaire acceptait de simuler l’acte de reproduction avec le mâle gagnant.
Avec Judith ça s’était fait un peu comme ça, il lui avait proposé un dernier verre, elle avait dit oui, le soir même il la voyait nue pour la première fois. C’était toujours étrange de se découvrir devant une inconnue. Ca avait quelque chose à la fois d’excitant et de totalement bestial. On faisait fi des conventions, de la bien séance, de la politesse, des apparences et de notre éducation pour se consacrer a l’activité primaire de notre statut de mammifère.
Depuis, elle avait emménagé chez lui puis ils avaient pris un nouvel appartement ensemble. De vivre avec elle était plutôt plaisant, ce n’était peut être pas la femme de sa vie mais y en avait il jamais eu une pour lui ?
Dans le métro qui les emmenait à la gare Marc repensait avec nostalgie à tous ces moments qu’ils avaient passés ensemble en regardant la fille qui, aujourd'hui, partageait sa vie. Elle avait revêtue son vieux pantalon trop petit pour ne pas se salir et un tee shirt informe qu'elle trainait surement depuis la fac. Judith, comme chaque année, avait surchargée sa valise et il lui était impossible de la déplacer correctement. A chaque tentative, elle transpirait à grosses gouttes. La chaleur moite du métro associée à sa valise trop lourde avait sur elle des effets inattendus.
Enfin arrivé, elle tira de toutes ses forces sur la poignée pour extraire le lourd bagage de la rame. Marc la vit devenir écarlate. A force d’effort et d’énervement, le bagage glissa mollement jusqu’au quai avant de s’affaler de toute sa longueur.
Marc la regardait avec cet air hébété qu’il arborait parfois quand la situation s’emballait. Judith lança un violent coup de pied dans sa valise qui ne parut pas s’en émouvoir contrairement à Judith qui commença une danse sur un pied se tenant l’autre dans les mains tout en éructant de douleur.
Marc savait qu’il aurait dû intervenir mais restait là, spectateur indécis de cette scène tragi-comique dans laquelle le premier rôle fustigeait dorénavant un jeune homme qui s’était amusé de la situation.
Marc entendit le signal d’avertissement retentir dans la station, le métro allait partir et Judith avait maintenant sa chaussure à la main et en menaçait le jeune homme qui s’éloignait hilare.
Marc regarda une dernière fois celle qu'il n'avait jamais réellement aimé. C’était fini, les portes du métro s’étaient fermée et lui n’était pas descendu laissant Judith, sa chaussure et sa valise sur un quai de métro un quatorze de juillet.
Il l'avait géré comme un homme, préférant, comme tous ceux de sa race, la fuite à l’affrontement. Mais lui en dégageait une certaine fierté. Il se sentit enfin libre, fugitif évadé d’une prison qu’il s’était lui-même construit.
Avec un sourire triomphant il brandit son téléphone portable, dernier symbole de son aliénation avant de l’écraser d’un coup de talon décidé devant les quelques passagers médusés.
Judith commençait juste à se calmer quand elle regarda autour d’elle. Il ne pouvait pas l’aider ce grand con de Marc au lieu de la laisser se ridiculiser en public ? Si il l’avait aidé à descendre sa valise plutôt que de la regarder galérer on en serait pas là.
Il n’avait pourtant pas toujours été comme ça. Au début de leur relation il aurait joué les chevaliers servant pour l’impressionner. Il aurait traîné sa valise, se serait surement déboité l’épaule. Elle l’aurait soigné. Elle avait d’ailleurs toujours été là pour lui, même ces dernières années elle continuait à faire des efforts, entretenait leur intérieur, l’écoutait se plaindre sans raison de l’injustice du monde qui l’entourait.
Marc était un rêveur, c’était d’ailleurs ce qui l’avait séduit. Il était maladroit et donnait cette impression qu’il avait un corps trop grand pour la vision qu’il en avait. Il se cognait régulièrement, laissait échapper des objets et renversait systématiquement tout récipient contenant du liquide. Mais il avait de l’imagination et savait la faire voyager quand il parlait de s’installer sur une ile déserte ou sur le toit d’une montagne. Marc était capable de s’enflammer comme un feu de pailles, lui qui n’avait jamais dormi sous une tente se prenait pour aventurier. C’était mignon, presque enfantin.
Mais quand elle, pour une fois, avait besoin de lui, il s’était arrangé pour disparaître. Il ne devait pourtant pas être loin. Elle était juste sortie de la rame. Elle prit son téléphone portable, fit quelques pas, s’aperçue qu’elle boitait, elle tomba sur le répondeur, elle enleva sa deuxième chaussure, elle marchait droit.
Elle était perdue, sans vraiment s’en rendre compte elle se mit à trottiner, d’abord par petites foulées entre deux pas puis accéléra jusqu'à courir. Elle parcouru les couloirs de la station de métro prenant au hasard des croisements, les ombres des gens filaient autour d’elle. Son cœur martelait son corps d’un rythme sourd et douloureux, ses poumons étaient en feu. La rage fit place à la détresse puis à la peur, elle s’effondra, hoqueta, elle n’avait pas la force de se relever. Les gens passait autour d’elle sans la voir, elle pleura, son corps se mit à trembler.
Dans les histoires, les filles tombent inconscientes échappant ainsi à l’horreur du monde se désagrégeant sous leurs yeux. Dans la réalité on souffre, on agonise, on se perd, on sent son âme se déchirer et se reformer mille fois. Le cerveau ne déconnecte pas, on reste mortellement conscient de ce qui nous entoure, on voit les gens qui passent et font semblant de ne pas regarder.
Elle repensa à sa valise laissée sur le quai, ses petites chaussures achetées la semaine précédente qu’on risquait de lui voler. Avec toute la dignité qu’elle pu rassembler, elle se leva, ses jambes tremblaient encore. Elle essuya ses larmes d’un revers de sa manche.
Elle essaya encore une dernière fois, d’appeler Marc, elle voulait comprendre. Qu’avait-il à lui reprocher ? Répondeur, elle ne prit pas la peine de laisser un message qu’il n’écouterait pas.
Cette question allait la hanter pour le restant de ses jours. Il l’avait détruit, par orgueil, par peur ou par lâcheté. Quelque chose en elle s’était brisé, la confiance qu’elle avait gagnée à ses côtés venait de voler en éclat comme une vitre sous l’effet de la chaleur. Elle se jura que plus jamais un homme ne la ferait souffrir.
Quand il entra dans la pièce, les murs se turent, l’air chaud et stagnant fit soudain place aux souffles suraigüe du vent. Les enfants se serraient les uns les autres de toute leur force ne formant plus qu’un amas chaotique de chaire, de membres et de têtes.
Ethan s’avança dans la pièce à pas de loup, les muscles tendus prêt à agir au premier mouvement suspect. Il était seul, il aurait dû reculer mais il était américain, Texan de surcroit, et on lui avait toujours appris à être courageux, comme un homme. L’Agence lui avait fournit le meilleur équipement et il avait eu un entraînement spécial, formation accélérée et adaptées aux besoins comme ils disaient, réputés être plus dur que dans n’importe quel autre corps d’armée.
Il fit un pas.
Les tirs venaient de là, pas de doute, John avait pris une balle, pleine tête. Il s’était effondré devant les yeux d’Ethan. La seconde d’avant il lui parlait de la piscine qu’il voulait se faire construire avec le fric de cette mission. Il n’avait pas fini sa phrase, Ethan ne connaitrait jamais la couleur du carrelage qu’il voulait pour le fond. John était mort.
Il avançât vers l’escalier, sa main gauche affermis sa prise sur le canon de son AK.
Les russes avaient été de sales bâtards, avec leur communisme pourri, ils avaient bien faillit faire basculer le monde dans le chaos. Ethan en savait quelque chose, son père était un vétéran. Les communistes il en avait éradiqués suffisamment pour recevoir sa médaille mais pas encore assez pour gagner cette sale guerre. Mais, tout enfant de salop qu’ils soient, Ethan devait reconnaître qu’ils savaient faire des armes. L’AK était l’arme urbaine par excellence. C’était John qui, encore une fois, lui avait dégoté à son arrivée à Islamabad. Balles non marquées, aucun numéro de série et surtout increvable, résistante aussi bien à l’eau qu’à la poussière, son arme crache suffisamment de pruneaux à la seconde pour stopper un Hummer en pleine charge.
Ethan se plaqua au mur pointa le canon vers le haut de l’escalier de béton.
L’Agence n’était pas vraiment regardante sur l’utilisation des armes qu’elle fournissait mais en cas de pépins elle leur conseillait à demi-mot d’avoir les billes pour une défense solide devant un tribunal. Il faut dire qu’elle avait déjà eu des problèmes, des journalistes avaient balancé une affaire de civils tués par ses gars, depuis elle faisait gaffe. Gratte papiers de bureaux, ils n’avaient jamais vu un terrain d’opération pour écrire des conneries pareil. Ici la population était hostiles, ils étaient tous des terroristes en potentiel. John avait l’habitude de dire que ce qui différenciait un combattant d’un civil c’était que le civil n’avait pas encore assez économisé pour s’acheter une arme.
Il posa le pied sur la première marche.
Les musulmans avaient su tisser entre eux des liens contre le monde moderne. Les catholiques feraient bien de s’en méfier et peut être même de s’en inspirer. Dés qu’ils avaient cinq ans on apprenait aux enfants arabes à tirer sur des effigies du président. Ils préparaient les combattants de leur croisade contre le monde libre et ça n’était pas prêt de s’arrêter. Le président avait eu raison, il fallait enrayer la machine avant qu’ils ne deviennent trop puissant. Pour tous ces pacifistes de merde l’Afghanistan, l’Iraq, l’Iran ne présentaient pas de risque pour le pays. Pas de risque ? Quelle blague ! Tous ces cons n’avaient jamais foutu les pieds ici et ils osaient dire qu’on n’avait pas besoin d’aller leur botter le cul. Selon John, et Ethan n’était pas loin de penser comme lui, cinq ans de plus et c’était l’Afghanistan qui débarquaient sur le sol américain pour leur croisade au nom d’Allah.
Dieu donne moi la force chuchota Ethan en montant l’escalier tout doucement.
Les sens en alerte constante il n’entendait que le bruit des sanglots étouffés des enfants qu’il avait trouvé au rez-de-chaussé. La sueur lui coulait dans les yeux, il lâchât son arme une seconde, passa son avant-bras sur son front humide quand il entendit un bruit venant de l'étage, un craquement de bois, peut être de fer. Il se jeta en avant à la manière des héros des films qu’il allait voir enfant quand il séchait l’école. Une pression sur la gâchette et l’AK se mit à rugir déchirant le silence, le bruit du vent et les sanglots. Chaque balle émettait un bruit sourd qui résonnait dans tout son corps. Il repensa à la comtoise du salon chez ses parents qui sonnait chaque heure de son bruit clair. Le bruit assourdissait bourdonnait à ses oreilles les éclats de pierre et la poussière volaient dans la pièce. L’AK continuait sa basse besogne, vomissant au hasard de ses soubresauts sa bile mortelle.
Et puis le calme revint et la fumée sortait du canon, Ethan avait toujours le doigt tétanisé sur le petit loquet de métal. Le monstre de ses mains était à bout, endormis aussi vite qu’il s’était réveillé. Dans le silence de la poussière en suspend Ethan découvrit les corps jonchant le sol. Et cette femme, seule être vivant, debout, au milieu du lac de sang dans lequel baignait les cadavres tout autour. Des spasmes lui secouaient le corps à la manière d’un automate déréglé, elle plongea ses yeux dans ceux d’Ethan, même sa pupille tremblait.
Ethan y vit la folie des hommes, la cruauté de sa race, il y découvrit aussi le monde pris dans le traumatisme de la réalité qui le pourchasserai jusqu’à fin de sa vie.
Sereine, enfin libérée de ce fardeau dont elle venait de se délester, elle posa sur sa tempe le colt qu’elle avait volé sur le corps d’un GI. Elle sourit quand elle reconnue l’ombre de la folie s’emparer du mercenaire. Il vivrait mais se détruirait de l'intérieur dans une longue agonie.
Enfin exsangue, l’âme dégagée de toutes ses contrariétés et le corps libéré, au nom de Dieu, elle mit un point final a sa vie d’horreurs.
Afin de limiter les pertes et l’envoie officiel de troupes militaires dans les zone à risques, l’Etat américain continue de recourir aux services d’agences privées pour mener sa guerre contre le terrorisme. Ces hommes sans passé ni visage agissent en dehors de toutes conventions internationales prises en temps de guerre.
Des hordes de mercenaires déferlent chaque jour dans les endroits stratégiques du globe où l’Etat américain dispose d’intérêts économiques. En plus du soutient logistique qu'ils apportent, ils collaborent officieusement avec les services de renseignements américains. Leurs méthodes sont considérées comme expéditives et sans concession. Leur loyauté se monnaye au prix fort et ils peuvent à tout moment tourner le dos à leur employeur.
Repris ou échappés des tribunaux, fous, tueurs sanguinaires ou simples crédules attirés par l’argent facile, l’Agence leur fabrique une nouvelle identité avec l’avale des Etats qui ont recours à leurs services.
Le(/La) manga (au Japon manga est féminin) pour garçon (shonen) répond à des codes, toujours identiques. Je me suis amusé à les reproduire pour écrire cette intro originale d'un manga qui n'existe pas. Je ne suis pas sûr d'en faire une suite mais en cas de panne d'inspiration j'aurai toujours ça à me mettre sous la dent.
Les ombres étaient toujours à sa poursuite, elle avait su leur échapper en se cachant mais rien ne les arrête et le temps de la fuite avait repris. Le dernier combat qu’elle avait livré contre ses poursuivants l’avait laissée sans force. Elle tenait à peine debout, le voile noir emplissait ses yeux, la lutte était veine et elle s’effondra, inconsciente.
Le voile l’a prie, entoura son esprit sans défense et l’entraina dans son monde désolation. Le voile ne connait ni temps ni ordre. Comme plongée entre deux miroirs qui se font face elle revit à l’infinie la mort de sa mère, la destruction de ce qu’elle avait aimé, de ce qu’elle avait été. Le sens des choses lui échappait, filait entre ses doigts immatériels. Si les ombres n’avaient pas eu raison d’elle en revanche le voile se chargeait de briser chaque fragment de son âme.
Elle résista à la furie du voile, mit toute ses forces dans ce combat perdu d’avance mais la fin approchait inexorablement. Au moment où tout semblait perdu, l’improbable se produisit, le voile se déchira. La lumière pénétra le chaos et l’éblouie comme un soleil d’été. Le voile se dispersa petit à petit. Dans la lumière, elle cru apercevoir la silhouette d’un ange, une épée à son côté ou bien était ce son esprit malmené qui lui jouait des tours ? Elle arrêta de lutter et se laissa porter par la douce chaleur qui la ramenait avec délicatesse.
Quand elle ouvrit les yeux elle était allongée dans un lit, les rayons de la lune lui baignaient le visage. D’abord emplit d’une innocente plénitude d’un calme retrouvé, elle fut saisit par la peur. D’un mouvement elle jeta la couverture sur le coté et se mit debout. La tête lui tournait, elle ne connaissait pas ce lieu, ne savait pas comment elle était arrivée là. Elle était dans une chambre, le lit avait était mis le long du mur, il y avait un bureau avec une chaise et un coin avec une télévision posée sur un meuble. Avec la plus grande discrétion, elle se dirigea vers la fenêtre. Elle était au premier étage d’un petit pavillon sans cachet. La rue semblait calme, elle pourrait toujours s’enfuir par là.
Alors qu’elle ouvrait la fenêtre elle entendit du bruit venant de la porte opposé. Elle se précipitât et se plaqua contre le mur derrière la porte. Elle entendit quelqu’un entrer. Avec toute la maîtrise de ses années d’entrainement, elle se glissa dans son dos le saisit au cou et lui plaqua la main sur la bouche. L’inconnu sursauta et lâchât ce qu’il avait dans les mains s’en suivi un bruit de casse.
- Si tu tentes quoi que se soit je te brise la nuque comme du petit bois, c’est bien compris ? Lui dit-elle.
L’inconnu secoua vigoureusement la tête d’avant en arrière pour montrer qu’il avait comprit.
- Bien, continua-t-elle. Je vais maintenant retirer doucement ma main pour que tu puisses répondre à mes questions. Si jamais tu essayes d’alerter tes amis je n’hésiterai pas une seconde.
Alliant le geste à la parole, elle ôta la main de la bouche du malheureux.
- Qui es tu et pour qui travailles-tu ?
- Je m’appelle Erwan répondit, l’inconnu d’une voix juvénile. Je ne comprends pas ce que vous racontez.
Pour la première fois, elle se rendit compte que l’homme qu’elle tenait n’avait rien d’un gardien de prison et qu’il était plutôt frêle. Elle desserra son emprise et le poussa vigoureusement sur le lit.
Erwan était un jeune garçon, il avait quinze ou seize ans au maximum et semblait complètement apeuré. Elle restait sur ses gardes, les feintes n’étaient pas dans les habitudes des ombres mais elle avait trop déjoué les pièges de la mort pour ne pas rester attentive.
- Comment suis-je arrivé ici ? Demanda-t-elle.
- Je t’ai trouvé dans le jardin, tu étais inconsciente. J’ai d’abord cru que étais morte, je ne savais pas quoi faire alors je t’ai porté jusqu’ici. C’est tout ce que je sais, ne me fait pas de mal je t’en prie. Répondit-il en se recroquevillant sur le lit.
Elle soupira en regardant le jeune garçon et commença à se détendre.
- Ca va, je ne te veux pas de mal, je veux juste sortir d’ici et tu ne me reverras plus. Tu es tout seul ici ?
- Oui, ma mère est morte quand j’étais tout jeune et mon père travaille à l’étranger il m’envoie de l’argent mais je vis seul dans cette maison. Erwan restait méfiant et ne quittait pas la fille des yeux mais commençait à retrouver un peu d’assurance. Tu es resté dans les vapes un moment. Tu es sûr que ca va aller ? Tu peux appeler tes parents si tu veux.
Etonné par le regain de confiance d’Erwan ses yeux se posèrent sur ce qu’elle avait d’abord prit pour une photo et qui était en fait un miroir. Elle ouvrit de grands yeux et porta la main à son visage et son reflet sur le mur fit de même. Elle avait l’allure d’une jeune fille. Son expérience dans le voile l’avait rajeuni ou bien était-ce autre chose ? Elle n’en savait rien mais quel qu’en soit la cause, elle avait retrouvé l’apparence de la jeune fille qu’elle était à quinze ans. Elle s’approcha du miroir, se rendit compte que ses habits étaient devenu trop grand pour elle.
- Ho, ho ! Ca va ? Lui demanda Erwan en secouant la main.
- Oui, je crois que… oui. Lui répondit-elle.
- Tu sais, je ne sais pas si c’est prudent de partir toute seule maintenant. Tu ne veux pas appeler, tes parents doivent s’inquiéter, ils pourront venir te chercher ?
- Non je ne crois pas, répondit-elle avec ironie sans quitter son reflet des yeux.
- Ah ! Je vois, tu as fugué ou un truc comme ça ? Tu peux rester un peu ici, si tu veux, j’ai largement de quoi te loger, la maison est grande et je suis tout seul. Mon père ne revient presque jamais. Tu as peut être faim ou soif ?
Sans attendre qu’elle réponde Erwan se leva du lit et commença à ramasser le plateau qu’il avait fait tombé et les morceaux de verre cassés. Elle le regarda faire un moment et le suivit jusqu’à la cuisine.
- Je suis désolé pour tes verres. J’ai cru que…
- Ne t’inquiète pas pour ça, je suis assez maladroit et ce n’est pas les premiers que je casse. Répondit Erwan. Assied toi, je vais te préparer quelque chose à manger. Comment t’appelles-tu ?
- Anna répondit elle en s’asseyant.
- Et tu viens d’où ?
- Je viens de… Elle regarda Erwan, avec de grands yeux. Elle fouillait sa mémoire mais n’y trouva qu’un grand mur blanc. Elle se souvenait des ombres, du voile, de la lumière et de l’ange mais avait oubliée tout le reste. Ses souvenirs étaient bloqués derrière ce mur, qui était-elle ?
Quand on gère un hôtel comme le mien il faut savoir se débrouiller. Depuis que je suis ici j’ai appris la plomberie, l’électricité, la peinture et même un peu de serrurerie. Je crois que le jour où je veux me recycler je n’aurai que l’embarras du choix. Et puis, ce n’est de toute façon pas avec les fonds qui me sont accordés par l’Etat que je vais pouvoir engager un artisan, sans compter toute la difficulté à trouver un bon professionnel. Au moins, en m’en occupant moi-même, je connais les moindres recoins de l’installation et je suis capable d’être réactif.
J’ai vu, ce matin, que les gardiens de prisons se plaignent de leurs conditions de travail et de l’état lamentable des prisons. Si eux sont tout en bas de l’échelle des préoccupations publiques il y a encore un sous-sol. Une cave qui ne voit jamais le jour, appareil d’Etat oublié depuis longtemps. Il faut dire que mes locataires longue durée sont encore moins enclins à se plaindre que les prisonniers, pratique.
Notre bâtiment est soigneusement tenu à l’écart du complexe hospitalier. Mon directeur n’a, semble t’il, pas très envie que ses patients sains puissent entendre les cris de mes hôtes. Il faut dire que ça de quoi énerver. Certains sont là depuis tant d’années qu’ils ne savent même plus à quoi peut ressembler un ciel ou un soleil.
C’est d'ailleurs assez étrange, dans le milieu hospitalier, on trouve toujours du personnel pour s’occuper de nos malades. Pour un salaire de misère il y a toujours des gens prêt à laver des vieux impotents, mettre la pommade sur les grands brûlés, s’occuper des défigurés, des handicapés. J’imagine qu’ils se projettent, estiment qu’en travaillant dur ils gagneront le droit au même traitement attentionné quand leur tour viendra.
A l’hôpital, on trouve même des gens pour s’occuper des morts. Ils les maquillent, les habillent et bourrent leurs orifices de coton pour éviter qu’ils ne se vident lors de la présentation à la famille. Leurs cadavres donnent vraiment l’impression qu’ils dorment. L’effet est vraiment réussi, ils font vraiment du bon boulot, surtout quand on sait à quoi ressemble un vrai mort. J’imagine qu’après leurs études en cosmétique ils rêvaient plutôt de maquiller les stars dans les loges des plateaux de cinéma que de débarbouillé des morts. Même si ça peut leur arriver d’avoir une personnalité qui débarque, au niveau conversation, ce n’est pas tout à fait pareil.
Et tout ce petit monde grouille dans la grande machine médicale comme dans une fourmilière mais il y a un endroit où personne ne met jamais les pieds. Personne ? En réalité presque personne. De temps à autres j’ai un stagiaire chargé comme un cycliste des meilleures intentions. En règle générale, ils tiennent deux jours pour les plus forts. Certains tournent les talons au moment de franchir le pas de la porte, j’en ai même un qui a poussé un peu trop loin et qui est devenu, depuis, mon client. Il continue de se prendre pour un sain d’esprit et ne s’est pas encore rendu compte qu’il est passé de l’autre côté de la barrière.
Personnellement, je n’essaye pas de lutter contre. La normalité est juste la forme de folie la plus répandue chez l’homme. Selon le principe de la majorité dictatoriale démocratique ceux qui ne sont pas touchés par la normalité sont catalogués comme fou. On les met chez moi et ils deviennent mes protégés jusqu’à leur mort. Ceux qu’on estime être les plus dangereux pour l’équilibre de notre société, sont abrutis de drogues pour les plonger dans un semi-coma. Se ne sont pourtant pas les plus violents mais ils font peur. Avec eux, on peut avoir une discussion. C’est étrange de parler avec des fous, on utilise les même mots, les mêmes règles de grammaire et de conjugaison mais on ne se comprend pas. Le sens qu’ils donnent à l’amalgame de leurs mots ne revêt pas la même signification que pour nous. La folie est un élément complexe qui nous renvoi à notre propre façon d’aborder la vie.
En vérité, on a simplement mis des noms sur des comportements que des gens très intelligents estiment similaires mais on ne les saisit pas. Parfois, ces comportements viennent à se multiplier. Ils touchent de plus en plus d’être humain au point de devenir normalisables. Ce fut le cas des homos, longtemps considéré comme une maladie, une forme perverse de folie. On a aujourd’hui arrêté de les enfermer au prétexte que leur différence mettait en jeu la sécurité de l’Etat français.
Au sein de l’hôpital, on me surnomme le gardien. Pour mes collègues je n’ai pas d’autre nom, ils m’évitent comme si j’étais contagieux. Le seul que je côtoie régulièrement c’est le psy. N’imaginez pas qu’il vienne pour mes malades, c’est pour moi. Dans sa grande mansuétude, l’Etat offre à ses gardiens d’asile un bilan psychiatrique quotidien. Ca lui permet de garder un œil sur nous, savoir si l’on n’est pas en train de glisser doucement de l’état de personnel médical à celui de malade.
Objectivement, des fous j’en vois plus que mon psy, alors je lui sers la soupe de la parfaite normalité sans me forcer. Parfois, il me tend un piège ou deux selon son état de forme, se sont les meilleurs moments ça me change un peu. En général, je lui sors mon histoire sur les nuages que je modifie légèrement en fonction de l’inspiration du moment, je ne sais pas pourquoi mais je crois qu’il l’aime bien celle là. Ca doit lui rappeler son enfance, peut-être découvrira t’il un jour que je ne fais que lui raconter ma version de l’histoire d’Alice aux pays des merveilles.
Statistiquement, on passe près d’un tiers de sa vie à travailler. Au vu du manque de personnel dans mon domaine d'activité, j’imagine que je suis même dans la moyenne haute. Je dors souvent sur place, quand je ne suis pas là on me remplace par une caméra de surveillance. J’évite de les laisser seuls trop longtemps, mon absence déséquilibre leur univers et les rend nerveux. Imaginez-vous bloqué dans une cellule, seul, sans une fenêtre sur l’extérieur, même si votre gardien est un schizophrène vous finissez par préférer sa compagnie à la solitude. De leur côté je pense que c’est pareil.
Et puis j’ai mes préférés, il m’arrive de discuter avec certains d’entre eux. J’essaye de comprendre le sens caché de leurs phrases. Je leur raconte aussi ce qui se passe dehors quand il y a un évènement important. Leur compagnie m’est aussi étrange qu’agréable. En revanche, je ne leur demande jamais pourquoi ils sont ici, pas de fait, je ne veux pas changer l’image que j’ai d’eux. Outre mon petit stagiaire, j’ai parmi ceux qui semblent les plus normaux un professeur de droit. C’est aussi le plus chargé de mes patients, trois pilules bien lourdes plusieurs fois par jours. Parfois je décale son traitement d’une heure ou deux afin qu’on puisse parler sans qu’il soit shooté. Il est passionnant, une culture sans pareil. Malgré la lobotomie médicamenteuse qu’ils sont en train de lui faire subir il arrive à garder sa vivacité d’esprit.
Je l’imagine bien comme une sorte d’Hannibal Lecter mais c’est peut être juste un salopard de pédophile qui aura trouvé là le moyen d’éviter les sévices qu’on réserve généralement aux criminels de ce genre en prison.
Il s’intéresse à tout, des résultats sportifs, aux artistes en vogue en passant par la politique. Je lui fais régulièrement une petite revue de presse à l’orale. Je n’ai jamais autant lu de journaux que depuis qu’il est arrivé parmi nous. Je me suis abonné au Monde et au Canard dans la même année. Maintenant, j’y aie pris goût et je crois que je commence à me débrouiller pas trop mal en matière de culture. Quitte à rester huit heures par jour dans un endroit sordide autant que ça serve.
Quand il m’arrive de sortir avec les derniers amis qu’il me reste, je ne les sens plus vraiment à l’aise. Et puis il y a toujours la question récurrente, pourquoi ce job ? Au début ça m’a beaucoup travaillé ; qu’est ce qui me plait dans ce job ? Au final je crois qu’il faut juste que quelqu’un le fasse et que ce quelqu’un c’est moi. On a tous un rôle à jouer, le mien est de refourguer des cachetons aux oubliés de notre société. Si je ne le fais pas personne ne viendra prendre ma place. Même l’enfer a son geôlier alors pourquoi pas ici ?
Il sort en rampant de la voiture. Contrairement à ce que les films américains veulent nous faire croire les caisses n’explosent pas même après cinq ou six tours entre le ciel et la terre. Ca aurait pu être dommage de finir calciné. Il parait que quand une voiture prend feu avec son conducteur la graisse du corps portée à très haute température forme une sorte de colle forte en refroidissant. Souvent les pompiers sont obligés de démettre les fixations des sièges pour pouvoir sortir les cadavres sans qu’ils cassent. Pompier, ca doit quand même être un sacré boulot, se dit-il en se relevant. Tu dois voire plus de gens mourir que dans n’importe quel autre job. A part peut-être militaire ou tueur à gage mais ce ne sont pas vraiment des métiers, plus des vocations.
Il regarde la voiture posée sur son toit au milieu d’un champ fraichement labouré. Avec calme, il bouge chacun de ses membres, tous répondent comme avant l’accident. Il constate que son pull est déchiré au niveau de la manche, peut être un bout de verre. C’est con, il aimait bien ce pull car sa femme ne pouvait pas le supporter. Ca faisait bien vingt ans qu’il le trainait, défit textile lancé à la figure de la mode dans nos sociétés.
Il ouvre la portière arrière, en sort son blouson et commençe à revenir vers la route qu’il avait quitté quelques mètres plus tôt en reprenant le fil de sa réflexion. Maintenant que la vie lui avait donné une seconde chance que pouvait-il bien en faire. Pompier ? Militaire ? Tueur à gage ? D’ailleurs, comment devient-on tueur à gage ou même vendeur d’armes ? Y a pas d’école pour ça, ni même de cursus scolaire. C’est comme agent secret, il parait que Philippe de Dieuleveu l’était mais comment passe t’on d’animateur télé à agent secret pour le gouvernement français en Afrique ? Y a un type qui, un jour, se pointe chez vous pour vous donner une enveloppe de craft avec une cassette qui s’autodétruit ? A la hauteur d’imagination d’un employé de bureau comme lui, tout cela paraissait si improbable et pourtant il devait bien exister un moyen.
Enfin, se dit-il, Dieuleveu il était un peu aventurier ; lui, les seules aventures qu’il n’avait jamais vécues avaient été de perdre sa carte bleue en l’oubliant sur une table de restaurant en Tunisie. Mais il était peut être pas trop tard. Il était un sur des millions, est ce qu’on s’inquiéterait vraiment de ne jamais le revoir ? Sa femme serait trop contente de s’en débarrasser, ses enfants le détestaient. Ils lui répétaient assez souvent pour qu’ils se réjouissent de sa disparition. A quarante piges il n’avait même pas de maîtresse et n’avait jamais cherché à faire des infidélités à sa femme. Il avait une vie tranquille et rangée, parfaitement orchestrée et ennuyeuse et pourtant il avait un rôle à jouer.
La vie s’était chargée de le secouer et lui rappeler qu’il devait se bouger. Sinon pourquoi en serait il sortit vivant ? Si vraiment sa place n’avait d’autre utilité que celle qu’il s’était donné jusqu’à maintenant il y serait resté. Mais rien, même pas une égratignure, juste un pull hideux abimé.
Il longea la petite route une partie de la nuit, ne croisa aucune voiture. Il avait son téléphone dans la poche aurait pu appeler mais qui et surtout pourquoi ? Il n’avait rien, pas besoin d’aide il se sentait surtout libre, plus qu’il ne l’avait jamais été, délesté de toutes les contraintes qui pesaient sur ses épaules. Téléphoner pour se faire remettre les chaines qui l’amarraient à la terre ? Jamais ! Cette renaissance marquait la mort de sa vie d’avant et le début d’une nouvelle existence dans laquelle sa place sur terre aurait une signification autre que celle de faire gagner de l’argent à une minorité d’hommes au dépend d'une majorité d'autres.
Arrivé à l’aéroport, il avait loupé son vol depuis des heures, il ne serait à la réunion de demain, il s’en foutait. Il se contenta d’acheter un aller simple pour le premier vol à plus de 8000 kilomètres de son lieu de départ. Quelques minutes plus tard il était dans l’avion avec, pour seuls bagages, un passeport et un pull troué.
Le texte est peut-être un peu long pour un billet de blog j'en ai donc fait une version pdf à télécharger pour une lecture plus agréable. Un grand merci à Guillaume pour le titre, juste parfait.
Du haut de mon building la jungle urbaine grouille sous mes pieds et cette ville est à moi. Je fais parti des plus grandes fortunes de ce pays. Il n’y a rien que je ne puisse imaginer et qui ne me soit accessible. L’argent m’a donné le pouvoir et le pouvoir m’a offert la servilité de mon entourage.
Mon influence s’étend au-delà de mes propres limites. Mon entourage me craint et eux même se font craindre de leur propre entourage. Par peur de mal faire ils sont tous plus royaliste que moi. Là où je demande ils exigent, là où je suis contrarié ils détruisent. Certains vont même jusqu’à devancer mes désirs m’offrant toujours ce qu’ils ont de mieux par peur de la disgrâce.
Quelle miraculeuse invention que ce sentiment, la peur. Elle conduit les hommes à une telle docilité que je ne supporte plus qu’on puisse s'opposer à moi. Et, quand une forte tête ose encore, je lui montre le chemin de la sortie et mes lieutenants s’occupent du lynchage. Ils lui détruisent sa vie jusqu’à ce que le dissident ne puisse pas se relever. Ils imaginent que si je devais ne serai-ce que le recroiser, je pourrai leur reprocher, alors ils éliminent ce risque. Je ne peux pas leur en vouloir, ils font ça pour me protéger, moi qui suis devenu leur mère nourricière. Par l’argent, je les appâte, ils voient ma vie, en rêvent tous mais aucun n’a les moyens de l’assumer.
Ils ont bien de quoi exhiber quelques signes extérieurs de richesses. Ils peuvent louer des yachts pour leurs vacances, même acheter de beaux appartements mais, ce qu’ils oublient, c’est que le yacht m’appartient et que le reste de leur immeuble est à moi.
Ils se détestent tous, essayent de s’éliminer par les coups les plus bas. De mon expérience, les hommes en costume sont plus violents que des soldats. Ils montent des scénarios, se tendent des pièges dans l’espoir que j’élimine un de leur concurrent. Ils pensent tous que je suis dupe, que je ne vois pas leurs magouilles mais, en réalité, elles me divertissent. Alors je ferme les yeux et j’en fait tomber un de temps en temps pour relancer la compétition entre les autres.
Ils veulent être les meilleurs, et surtout écraser les autres, mais n’ont pas compris que la seule manière d’être le numéro un est de lutter contre soi-même. Ma grande force aura été de comprendre très vite que mes concurrents étaient tous très mauvais et que de me comparer à eux, me réduisaient à eux. C'est la clé de ma réussite, mais ce secret je le garde pour moi, ça pourrait leur ouvrir les yeux.
L’empire qui est le mien je l’ai construit pierre après pierre et je n’en suis pas peu fier, une vraie réussite, je suis un visionnaire du marché. J’ai su flairer les tendances m’adosser aux puissants dont j'ai eu besoin sans leur laisser la possibilité de me contraindre. C’était grisant, prendre mes décisions, appliquer mes stratégies. Aujourd’hui, avec ou sans moi, le business roule. Je ne suis plus que l’image commerciale de ma société, un sourire sur papier glacé. A l’époque, tout ce que j’accumulais pouvait être perdu dans la seconde, on vivait dans l'excitation permanente. Maintenant, plus rien n’arrive, la machine est rodée et continuera de grossir jusqu’à l’anéantissement total de la concurrence.
Mais toute cette sécurité ne m’amuse pas et je deviens aigri, vieux et con. Evidement, il me reste l’argent, il palie à toutes mes frustrations et je crois que j’aime vraiment en avoir. Il sait être ma raison de vivre et ce qui est magnifique avec la grande richesse c’est qu’elle s’amplifie toujours plus vite qu'elle ne se dépense. Je suis invité en permanence. Je mange et dors dans les endroits les plus raffinés aux frais d’autres moins fortunés que moi. Ma simple présence en un lieu suffit à le rendre plus attractif et donc plus chère.
Ma petite marotte du moment c’est l’art. Je n’y connais rien mais on me considère comme un mécène. J’achète une croute à un illustre inconnu et rien que le fait de la posséderlui donne plus de valeur qu’elle n’en avait au moment de son achat. Mon supposé goût est lui-même producteur de richesses, mais quelle blague !
Vous ne me connaissez peut-être même pas et pourtant mes choix dirigent vos vies. La sphère de mon influence est telle qu’elle ne peut que vous toucher. Du prix de votre loyer aux choix des films à venir j’ai, potentiellement, mon mot à dire.
Vous trouvez ça injuste ? Objectivement, à votre place, moi aussi je trouverai ça injuste. Je vais pourtant continuer à profiter, et vous, à subir.
Carole est une personnalité, on la dit brillante et altruiste. Sa carrière dans l’humanitaire lui a fait parcourir le monde. Les explosions, les mines et les tirs des pays en guerre sont devenus son quotidien.
Elle sait être sur le front autant que dans les salons. Elle a reçu de nombreuses distinctions, on la connaît, la médiatise. Le grand écart entre mondanité et humanitaire ne la gêne pas, elle connaît les ficelles qui mènent à l’argent, la fin justifie les moyens ; tous les moyens.
De retour à Paris depuis quelques heures, elle ère dans son grand appartement perdue entre le jour et la nuit. Quand on vit dans un décalage horaire permanent l’heure n’a plus d’emprise sur votre métabolisme. Vous mangez quand vous avez faim, dormez quand le sommeil décide, enfin, de vous emporter.
Dans le miroir de sa salle de bain Carole se regarde. Sans qu’elle puisse se contrôler ses yeux se gorgent à nouveau de larmes. Les images se mettent à défiler sur le reflet de son visage. Les horreurs de l’humanité l’enfoncent chaque jour un peu plus dans sa dépression chronique. Elle prend trois pilules et les avalent. Les drogues agissent vite, elle part s’allonger sur son lit.
En regardant le plafond, elle se demande ce qui fait d’elle une icône alors qu’elle n’est qu’une candidate de plus au suicide. La volonté de mourir s’exprime différemment suivant les hommes. Pour elle, mourir doit la délivrer et expier ne peux se faire sans souffrance. Surement un relent de son éducation, une victime de plus des croyances populaires. Aidé son prochain n’était pas une vocation mais son chemin de croix.
Les sentiments ne se plient pas aux volontés. Avant, elle n’était pas comme ça, elle savait être simple, on la disait joyeuse. Auprès de sa mère ses jeux d’enfants avaient un sens.
Et puis il y a eu la femme, celle qu’elle est encore aujourd’hui. Cette personnalité l’avait rongé. Apprendre à séduire, aimer les hommes, vibrer pour un corps cette découverte l’avait irrémédiablement changée. De ce jour où elle avait tué l’enfant, elle était devenue mauvaise. Exercer son pouvoir sur son prochain en se jouant de leurs sentiments à son égard. Elle aimait être au dessus des autres et se devait de l’être. Ceux qui la savaient vulnérable devaient changer ou disparaitre.
Il s’appelait Antony, on les disait en couple mais « on » ignorait tout de ce qui les unissait, de la puissance du lien qui les attachait l’un à l’autre. Il était son confident et son prince charmant de petite fille. Sans sourciller il avait même endossé l’image du père qu’elle n’avait jamais eu. Il lui avait ouvert ses bras, séchés ses larmes, lui avait appris à aimer. Il était doux, prévenant et patient.
Antony l’aimait, même sans le dire elle le savait par cet instinct nouveau qui se construisait. Elle-même ressentait ce qu’elle ne savait pas encore exprimer mais cette fragilité qui grandissait en elle lui était insoutenable. Prise entre ses désirs et ses ambitions elle lui résista ; des jours sans lui parler, des semaines à l’ignorer. A le voir souffrir elle prenait plaisir, minutieusement elle sapait les fondations qu’ils avaient mis tant de temps à construire.
Sirènes et flashs lumineux déchirèrent les ténèbres pour celui qui, cette nuit, prit son envol. Sans une explication il avait disparu de sa vie préférant, à jamais, la mort à la peine.
Histoire d’une culpabilité, blessure ouverte qui jamais ne se referme, elle y laissera sa vie, l’héroïne deviendra martyre.
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Bon anniversaire, Antony Par Guillaume B.
Salut, je m'appelle Sylvain, j'ai 16 ans depuis quelques mois. Il paraît que j'ai de l'ambition : un jour, je serai quelqu'un. Le lycée, c'était pas pour moi, mais j'apprends.
La morale et tout, tu peux la garder, pas la peine de me juger, hein. Je veux le pouvoir, je veux l'argent, je veux des femmes. Les femmes.
Si je te raconte tout cela, c'est que, là, tu vois, depuis quelques jours je bosse dans un hôtel. Et attention, pas n'importe lequel, le X., avec tout le gratin qui vient s'installer le temps d'un gala ou d'une conférence de presse à Paris.
L'ambition, ça se travaille, c'est Ardisson qui le dit. J'ai un pass, et pour quelques minutes je fouille les chambres une fois les clientes sorties. Je choisis, hein, je vais pas non plus fouiner au hasard. Ce que j'aime, c'est ce qui reste dans les valises. Les trucs que les clientes elles osent pas sortir, en pensant que personne les verra. Les nuisettes, les trucs sexy ; on trouve de ces trucs tu me croirais même pas.
Et puis y a cette nana là, Carole X. Je vois pas trop dans quoi elle a joué, sans doute une de ces conneries françaises, aucun intérêt.
Elle est pas super jeune, mais elle me plaisait bien, alors j'ai décidé d'aller fouiner un peu, histoire de m'offrir une petite partie de furetage en règle.
Et ben rien, que dalle. Je plains son mec, sérieux, pas un petit truc affriolant, même la redoute ferait plus sex. Et puis en remuant la valise, je suis tombé sur une pile de lettres, un truc de fou. Au moins une quinzaine, avec toutes les mêmes enveloppes.
Trop marrantes les lettres, on sent la nana qu'à pas tout compris ce que c'était que la vie. J'en ai piqué une pour montrer aux potes, mates moi ça.
«Depuis mars, je me suis installée au Caire, n'en pouvant plus des conflits. Je voulais voir des gens qui n'avaient rien à se reprocher, de vraies victimes. Comme je te racontais, en Palestine et en Israël, d'un côté comme de l'autre j'avais le sentiment d'aider des coupables.
Ce qui me fait mal, c'est le côté miroir de ma réalité de ces conflits. Ils ont encore voulu me décorer d'un je-ne-sais-pas-quoi du mérite, et prennent mon refus pour une noblesse d'âme.
Mérite ? Mérite de quoi ? S'ils savaient qu'à chaque vie que je sauve je ne souffre que plus. Mais ma souffrance n'est pas une plainte, car là est effectivement ce que je mérite.
Ma faiblesse, c'est encore vers toi qu'elle porte, comme à l'époque, comme toujours. Il n'y aura que toi qui la verra, que toi qui m'apaisera. Chaque lettre n'est qu'une manière de plus de te rendre hommage, de te demander pardon. Une épine dans ma couronne, pour ne jamais oublier, ne jamais me laisser aller.
Dans l'avion pour rentrer, j'ai relu Hamlet. “Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante ou à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ?” Cette phrase, c'est la tienne, quasiment. Tu as fait le second choix, je ne pouvais que faire le premier. C'est ma sentence, celle que tu m'as infligé.
Car oui, je t'en veux. Je t'en veux pour m'avoir abandonné. Pour m'avoir laissée seule hors du nid. Pour m'avoir laissé faire. Pour ne pas m'avoir expliqué que ce n'était pas un jeu.